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Et si on revenait aux raquettes en bois ?

L’idée ne vient pas de notre rédaction, mais de John McEnroe lui-même, qui souhaiterait revenir aux raquettes en bois qui avaient cours jusque dans les années 80. Une facétie de plus ou une idée de génie ?

Bjorn Borg en 1979 - Crédits CC ABN Tennistoernooi / Nationaal Archief)

Bjorn Borg en 1979 – Crédits CC ABN Tennistoernooi / Nationaal Archief)

Mais quelle mouche l’a encore piqué ? John McEnroe n’a pas son pareil pour lancer des débats sur le futur de son sport chéri. Et plus rien ne nous surprend venant de l’ancien joueur, dont le franc-parler n’est plus à démontrer. Etonnante, intriguante et peut-être même provocatrice…sa proposition de revenir aux raquettes en bois vient faire vibrer les cordes sensibles des amateurs du tennis d’avant, et celle des détracteurs des innovations technologiques d’aujourd’hui.

Un manifeste pour contrer les nouveaux géants

Cela fait bien longtemps pourtant que le colérique américain a troqué sa Dunlop Maxply Fort en bois laminé pour ses petites sœurs de graphite. En 1983, il avait pris le train des raquettes en fibres synthétiques en remplaçant sa raquette fétiche pour une Dunlop 200G, qu’il conserva jusqu’au crépuscule de sa carrière. Mais lorsqu’il s’agit de saupoudrer les lignes de poil à gratter, McEnroe n’est jamais bien loin.

Cette volonté de revenir au bois, John McEnroe l’a exprimé brièvement dans son « Tennis podcast » du Telegraph, pour « défier ces athlètes plus grands, plus forts, pour qu’ils voient ce que c’est de jouer avec un petit morceau de bois ». En dix minutes, il propose aussi pêle-mêle de supprimer les arbitres des matchs, de passer à quatre jeux gagnants par sets…et d’ajouter un sourire au visage d’Andy Murray. De sages paroles, dont sa première suggestion, qu’il avait déjà développée et étayée un peu plus sur Eurosport. En contemplant sa raquette en bois, il s’exprimait, nostalgique : «  Ne serait-ce pas génial si nous revenions à ces superbes spécimens ? (…) Peut-être que le service volée aurait de plus grandes chances ? Peut-être que ces gars ne frapperaient pas des retours gagnants en permanence (…) Peut-être qu’il y aurait plus de stratégies, de nuances, de subtilité dans le jeu ».

L’obsession de comparer les ères

Dans cette idée, McEnroe semble aussi souhaiter établir une valeur-étalon du meilleur joueur de tennis de tous les temps, quelle que soit la surface et la technologie. Un débat qui traverse les époques et peuple les forums des aficionados des questions sans réponse. Les questions plus passionnantes. Ses coups de génie ont beau avoir quitté le circuit principal, il continue de faire parler la poudre : « Si les joueurs de baseball actuels avaient l’équivalent de la technologie actuelle au tennis, ils frapperaient la balle à 700 pieds ». La classique opposition entre la subtilité d’antan et la toute-puissance des joueurs contemporains est au menu. Un cliché difficilement contestable, même pour ceux qui n’ont pas connu l’époque, visiblement bénie, des matchs en 56k.

Les raquettes en bois séduisent aussi parmi les champions aujourd’hui. Roger Federer s’exprimait ainsi il y a peu : « Les époques sont différentes. J’adorerais jouer avec une raquette en bois (…) et ma toute première raquette était en bois. J’adorerais les affronter (les joueurs de cette époque, ndlr). » (2) En 2007, au cours d’un événement organisé par USA Today (3), Novak Djokovic, en frappant avec une Jack Kramer Autograph des années 50, s’exclamait : « Maintenant, je me rends compte à quel point c’était difficile pour les joueurs d’il y a 40 ans ». Et les tennismen invités à tester ce retour à l’âge de l’hêtre et de l’érable, notaient une vraie baisse de vitesse et de rotation de la balle ainsi qu’une zone de sécurité plus petite lors de la frappe. Seule Svetlana Kuznetsova s’affirmait alors assez confiante pour gagner un match sur le circuit avec une antiquité en mains. Et Tommy Robredo de corroborer l’avis de McEnroe, « Si j’avais joué avec une raquette comme ça, j’aurais eu beaucoup plus de toucher, car on ne peut jouer sur la puissance. On aurait eu à essayer d’autres choses ».

Quel serait l’impact pour la santé des joueurs d’un retour à l’âge du bois ?

Parmi les joueurs présents lors du test des raquettes en bois, Robby Ginepri se plaignait de douleurs au bras en dix minutes de jeu. Pourtant, M.Giguère, médecin, conseille, dans le Journal de Montréal de repasser aux raquettes en bois pour prévenir le tennis elbow, ces micro-déchirements du tendon rattaché au muscle contrôlant les mouvements de la main et du poignet. Car les cadres étaient bien plus flexibles et transmettaient moins le choc aux coudes. Cependant, 70 % des amateurs sont touchés par cette pathologie en changeant de raquette. Il faudrait donc une période d’adaptation. De plus, aujourd’hui, les 400 grammes de bois laminé feraient grincer les poignets des ténors actuels au vu de la légèreté de leurs outils.

Un tennis à réaction

L’air de rien, McEnroe dessine en peu de mots un manifeste pour la fin d’un « progrès » qui aurait fini par dénaturer son sport. Une transformation de trop qui aurait créé des mutants. Mais ce gain de puissance sans son bois fétiche, McEnroe l’a aussi vécu, lui qui servait avec sa Dunlop 200G souvent 10 kilomètres/heure de plus qu’avec sa raquette en bois. Et qui disait, grâce à la technologie, en 2007 servir plus fort « à 48 ans qu’à 25 ». Alors que Jimmy Connors passa de la raquette en bois à la raquette en métal en 1974, ou, comme son biographe l’a écrit, « de la guitare électrique à l’âge de la guitare acoustique », McEnroe embarqua dans l’ère synthétique après avoir rechigné longtemps devant ce solo.

S’il fallait chercher qui blâmer dans l’évolution des raquettes, les dirigeants de l’ITF des années 70 auraient pu contrôler et graduer les changements fondateurs de ces années, sans laisser un contrôle total aux fabricants de raquettes. Les marques, privilégiant la puissance, sont visées par Martina Navratilova dans USA Today : « Les fabricants de raquettes ont dicté le type de raquettes que l’on trouve aujourd’hui en magasin ».

Dans son souhait, McEnroe oublie une autre transformation qui aura au moins autant changé le sport que l’abandon du bois : le passage au grand tamis. Avant le milieu des années 70, les petits tamis, en moyenne deux fois plus petits que ceux actuels, régnaient en maîtres. Des grands tamis, épris de tolérance pour nos balles mal cadrées et celles des apprentis champion(ne)s,  qui ont un rôle dans la démocratisation de ce sport.

En attendant son prochain podcast sur le retour du short « cuisses apparentes » ou de la raquette spaghetti, le plaidoyer de John McEnroe a le mérite de remettre sur le tapis une question universelle : devant les innovations technologiques dans le sport, est-ce l’équipement ou le joueur qui gagne à la fin ?

En bonus, on vous offre une chanson dont l’à-propos vous prendra à contre-pied.