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« Imposer à Kyrgios une thérapie, ce n’est pas le rôle de l’ATP »

Suite à son comportement « anti-sportif », l’ATP a sanctionné puis proposé à Nick Kyrgios de consulter un psychologue pour réduire sa sanction. Si elle part d’une bonne intention, la proposition de l’ATP n’est pas constructive selon Cédric Quignon-Fleuret, responsable de l’unité de psychologie du sport à l’INSEP.

Nick Kyrgios en mai 2015 - CC ThoamsB

Nick Kyrgios en mai 2015 – CC ThoamsB

Le monde du tennis ne s’étonne plus des frasques de Nick Kyrgios. La dernière en date eut lieu lors du Masters 1000 de Shanghai. Quelques jours après son troisième titre de la saison remporté à Tokyo, le numéro un australien a été sanctionné pour avoir balancé son match et s’être montré grossier envers un spectateur lors de son duel face au 110e mondial Mischa Zverev. L’ATP a jugé que le joueur australien de 21 ans avait fait preuve d’un comportement “anti-sportif”. Pour cette raison, elle l’a suspendu jusqu’au début de la saison 2017. Le joueur avait néanmoins une possibilité de réduire sa suspension de plusieurs semaines, à condition de consulter un psychologue. L’Australien a accepté sans broncher et reviendra sur le circuit début novembre. Pourtant, cet exemple pose des questions sur l’utilisation de la psychologie dans le tennis et dans le sport. La séance chez le psy est-elle une sanction, une réponse immédiate à un problème sportif ou l’un des maillons d’une progression à long terme ? Nous en avons parlé avec Cédric Quignon-Fleuret, responsable de l’unité de psychologie du sport à l’INSEP et auteur du livre “Devenir champion, la psychologie au service de la performance” (éditions Solar).

Dans votre livre, vous partez de situations vécues avec des sportifs et vous racontez votre démarche de psychologue. Comme la joueuse de tennis colérique que vous avez aidée, Nick Kyrgios a des problèmes de comportement sur le court depuis plusieurs années. Proposer à un joueur de consulter un psychologue pour réduire sa sanction, est-ce une bonne idée ?

C’est une sanction ambivalente. Suite à un défaut de comportement, exiger d’un sportif qu’il consulte est paradoxal. Ici, il y a une idée de contrainte et cela ressemble à une décision d’un tribunal. On a l’impression que l’on parle d’un délinquant et qu’on lui impose une sanction, comme des travaux d’intérêt général. Par ailleurs, imposer à un joueur de travailler sur lui-même n’est pas cohérent car cela donne le sentiment qu’on l’infantilise. Le rôle de l’instance est de sanctionner et pas d’imposer une psychothérapie. La démarche auprès d’un psychologue du sport doit être constructive. Pour progresser en psychologie du sport, l’adhésion du joueur est un principe fondamental. Dans le même temps, il paraît sain d’imposer une limite aux débordements du joueur et, d’une certaine façon, c’est lui rendre service que de l’inciter à faire cette démarche.

Est-ce qu’il y a eu des exemples similaires dans d’autres sports ?

Ce qui se passe avec cette sanction de l’ATP est assez inédit. En revanche, il y a eu d’autres exemples où la psychologie du sport est intervenue dans une situation de crise. Là, par exemple, on a lu que l’Olympique de Marseille avait fait appel à deux préparateurs mentaux et on croit comprendre qu’il s’agit de spécialistes du sommeil. Idem en 2014, lorsque le staff brésilien a fait appel à un psychologue du sport pour régler les problèmes de la Seleção, donc comme dernier recours. Certes, ce n’est pas le cas dans tous les pays. Mais la fonction première de la psychologie du sport n’est pas de solutionner une crise, ce qui reste toujours difficile, mais plus de l’anticiper et, si possible, de l’éviter.

Est-ce que d’une certaine façon, cette démarche pourrait être utile à Nick Kyrgios ?

Dans le cas de ce joueur professionnel de tennis, le travail psychologique doit être intégré normalement comme un aspect à travailler. Si le joueur se sent bien et estime qu’il n’en a pas besoin, c’est son choix. Mais il faut dans tous les cas qu’il sache de quelle façon cela peut le servir. Car si un joueur a eu un mauvais comportement et qu’il pense que la psychologie ne peut pas l’aider, alors soit on ne lui en a pas parlé, soit il fait un blocage. L’ATP lui rend service, mais cela ne devrait pas être fait de cette façon. La vraie question c’est pourquoi n’a t il pas vu un psychologue du sport avant d’en arriver à cette contrainte ? Être au haut-niveau est usant, il est parfois difficile de rester passionné par le sport que l’on pratique depuis des années. On le voit avec Novak Djokovic et ses récents doutes sur sa motivation.

Dans le cas de Nick Kyrgios, pensez-vous que le message véhiculé par cette condition instaurée par l’ATP valorise le travail des psychologues du sport ?

Là aussi, il y a un contraste. D’un côté, cela donne l’impression positive qu’il y a des professionnels et qu’il faut faire appel à eux. Mais dans le même temps, il y a la notion de situation de crise. J’ai travaillé avec des tennismen professionnels et il faut inscrire la psychologie dans leur parcours de vie rapidement dès la perspective du haut-niveau. Il faut prévoir leur encadrement psychologique, qu’ils aient des spécialistes au haut-niveau qui leur permettent de gérer les pressions médiatiques, les pressions financières, les enjeux autour de leur image, leur notoriété sur les réseaux sociaux. Toute cette dimension est de plus en plus intégrée mais il existe encore malheureusement de fausses représentations sur la psychologie.

Dans votre livre, vous abordez la place de l’entraîneur dans le travail psychologique effectué avec l’athlète de haut-niveau. L’entraîneur a une place centrale dans la carrière d’un joueur de tennis. En tant que psychologue, avez vous rencontré des situations complexes avec certains coachs?

Dans le cadre de mon travail avec des tennismen, je n’ai pas eu de relations à problèmes. J’ai toujours eu de bonnes relations avec les entraîneurs dans le tennis. Ils étaient ouverts sur la dimension psychologique et intéressés. Ces coachs se posaient surtout une question : comment sensibiliser leurs joueurs à l’utilité de la psychologie dans le cadre de leur carrière ? Par ailleurs, c’est un domaine dans lequel il y a une diversité d’intervenants et de méthodes, donc une certaine méfiance. Mais dans tous les cas, ce sera un plus indéniable que de réaliser un travail tripartite, avec le psychologue, l’athlète et l’entraîneur. Cela apporte de la cohérence et de l’efficacité.

Quelles seraient, selon vous, les solutions pour que la psychologie soit utilisée et intégrée sur le long terme dans la carrière d’un tennisman ou d’un sportif ?

Malheureusement, il y a d’abord une question budgétaire. C’est une ligne de dépense qui n’existait pas avant donc la première question qui se pose au sein des instances est de savoir si la psychologie est rentable. Mais l’intégration de la psychologie doit venir du haut. Il faut qu’il y ait des personnes clairement identifiées pour leurs compétences et présentes dans les clubs et les fédérations. Cela passe aussi par le positionnement de certaines fédérations. N’oublions pas que les fédérations s’observent donc si l’une porte de la considération à la psychologie du sport, on assistera à un effet domino : d’autres l’imiteront et les lignes bougeront. Tant que cela ne se fait pas, nous aurons des intervenants pas forcément qualifiés ou qui agiront sur du court-terme. Or, la psychologie ressemble à la préparation physique. Toutes deux se travaillent à moyen terme, sur plusieurs séances, plusieurs mois, plusieurs années.