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Juan Martin Del Potro, la défaite romantique

Défait par Andy Murray en finale du tournoi olympique, Juan Martin Del Potro a gagné plus qu’une médaille d’argent. Victime de blessures à répétition, l’Argentin a signé sa renaissance à Rio, suscitant le respect des passionnés de sport.

Del Potro - Flickr Marianne Bevis - juin 2013

Juan Martin Del Potro en juin 2013 avec un joli t-shirt (Crédits Flickr Marianne Bevis)

Une fois assis dans les vestiaires, une fois les photographes partis, Juan Martin souriait toujours. Le jeune homme de 27 ans regardait la médaille d’argent autour de son cou et la prit soudain dans ses mains pour vérifier qu’elle était bien réelle. Sur son dos de grand dadais trônait encore le drapeau albiceleste. Delpo se disait qu’il avait foutu un sacré coup droit au mauvais sort. Cette fois, il pouvait enfin y croire. Cela faisait un moment qu’il attendait cette soirée.

Cela faisait un moment qu’il n’avait pas autant été scruté. Juan Martin avait déserté les carrés de service mais faisait profiter l’amateur de tennis de ses galères. Depuis son écran, le monde suivait d’un oeil un peu évasif ses déboires médicaux, ses opérations, ses séances de rééducation, ses footings sur la plage ou dans les bois. Toutes ces photos qui étaient à la fois la preuve d’une torpeur physique mais d’un éveil moral.

Ces images inanimées contrastaient avec l’image que le passionné de balle jaune avait gardé de Juan Martin avant ses pépins aux poignets. Celle d’un gaillard imposant d’1m98. Celle du vainqueur de l’US Open 2009. Celui qu’on appelait la Tour de Tandil raquette en mains pour mieux souligner sa carrure était un souvenir qu’on avait mis de côté dans notre mémoire, comme on range un album photo qui commence à dater. Petit à petit, l’amoureux de tennis s’était résigné à voir le mot « blessé » inscrit à côté de son patronyme dans les journaux du monde. Petit à petit, cet adjectif était devenu son troisième prénom.

“Ce que j’aime le plus, c’est jouer au tennis”

Il y a une période où le sportif est alité, souffre, mais tient la cadence. Ce qui le maintient, c’est l’espoir de revoir la lumière des terrains du sport qu’il aime, de revoir les projecteurs aveuglants braqués sur lui, de ressentir dans sa chair de nouveau les clameurs du public et les micros des journalistes tendus en direction de son buste.

Et il y a la période où le temps de la blessure s’éternise. Où le sportif, à force d’être éloigné de ce qui est sa raison de vivre, perd le sens de sa vie. Une sorte de deuil l’atteint alors. Il aimerait continuer mais sa tête n’y arrive plus non plus. Comment faisait-il pour tenir, Juan Martin Del Potro ? Mais comment, sur toutes ces photos, faisait-il pour sourire, sachant qu’il était loin du sport qu’il aime du fond de ses tripes ? “Je continuerai de lutter pour ce que j’aime le plus, jouer au tennis”, confiait-il il y a un an à peine.

Juan Martin Del Potro en 2009 à l'US Open (Crédits Flickr Boss Tweed)

Juan Martin Del Potro en 2009 à l’US Open (Crédits Flickr – Boss Tweed)

“Ah le pauvre Del Potro”

Pendant tout ce temps, Delpo nous inspirait de la pitié et de la compassion. C’est cette compassion que l’on ressent lorsqu’on regarde les perdants, ceux qui galèrent, ceux qui subissent des injustices et dont on se sent proche parce que la vie est faite d’injustices. “Ah le pauvre Del Potro”, se disait-on en lisant le dernier report de son retour. C’est cette même compassion que les gens ressentaient pour Paul-Henri Mathieu.

Pendant un temps, ils sont en haut. Le spectateur, homme ou femme lambda, les regarde mais avec un télescope, car ils sont sur une montagne infranchissable. L’amateur utilise des superlatifs pour parler de l’athlète. Et puis un jour, le sportif n’est plus surhumain. Il montre de la faiblesse physique, par la blessure, mentale par l’échec ou la baisse de motivation. Le passionné se sent plus proche du sportif. Il ne se considère toujours pas comme son égal, mais sa baisse de régime le rend un peu plus humain.  Pendant ce temps, loin de là, les mastodontes du top 10 pavoisaient sur les courts du monde entier. Tout comme son coach, Delpo avait pris la poudre d’escampette, à mille lieues de ce monde, celui auquel il avait appartenu.

Hier soir, il était 141e mondial, mais il faisait de nouveau partie de ce monde comme à la belle époque. Durant cette finale, à chaque fin de set, on le voyait essoufflé. On croyait alors que c’en était fini pour lui. Que c’était déjà bien d’être arrivé là. Qu’il n’avait plus de jus et que ce tournoi olympique avait déjà trop duré. Qu’il fallait arrêter le supplice. Mais non, c’était une belle souffrance. Il nous a bien fait mentir, le bougre. Il vivait de nouveau. Juan Martin tenait le coup et c’était déjà une victoire. 4-1, revenu à 4-4, face à Andy Murray, elle était là, la victoire. Dans le stade, le public albiceleste se sentait en pleine Copa America. Il portait du bout des bras son Messi du tennis. Leur compatriote était le bourreau de Novak Djokovic et de Rafael Nadal.

Il aime le tennis comme un jeune marié aime sa femme

Andy Murray était trop fort pour Juan Martin et conserve son titre. L’Argentin était épuisé par son combat en demie. Mais les superlatifs reviennent pour parler de Del Potro. Ah oui, quel courage, quelle force. Est-ce vraiment du courage ? Est-ce vraiment cela, lorsqu’on aime tellement quelque chose qu’on n’aimerait faire que ça de notre vie ? Car c’est de ça qu’il s’agit. Juan Martin Del Potro aime le tennis et se bat depuis des années pour y revenir comme sa vie en dépendait.

L’ancien numéro quatre mondial a gagné notre respect car il a montré dans la douleur qu’il aimait ce sport comme un jeune marié aime sa femme. Sa défaite à Rio est romantique. Ce n’est pas le résultat qui est important, c’est de quelle manière il est arrivé sur le podium. Tout le monde est unanime sur sa défaite qui n’en est pas une. Son parcours éveille en nous toutes les épreuves auquel l’être humain est confronté durant sa vie. Celle d’être au sommet et de tomber et de se relever et de tomber de nouveau et de revenir au sommet. Dans cette arène carioca, il était comme un amateur devenu professionnel, comme un ancien 1045e mondial en train de renaître de ses cendres.

Peut-être qu’en regardant sa médaille d’argent autour du cou, dans les vestiaires, Juan Martin Del Potro, 28 ans dans un mois, s’est aussi dit tout bas qu’il y a quatre ans, l’avenir était devant lui. Mais qu’il y a quatre ans, aux Jeux Olympiques, il n’avait pas été aussi loin.

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