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Michael Llodra : « Au tennis, il n’y a plus de joueurs charismatiques »

Jeune retraité, à peine sorti de son rôle de consultant pour l’équipe belge de Coupe Davis, Michael Llodra sort un livre, « Jeu, set et cash », dans lequel il s’exprime sur sa carrière, l’évolution de son sport et la place des sportifs dans la société. Il a répondu à nos questions.

Michael Llodra US Open - CC Christian Mesiano

Crédits : Christian Mesiano

[Interview réalisée en collaboration avec Assia Hamdi]

Il y a quelques semaines, Michael Llodra annonçait à Bercy la fin de sa carrière. Une annonce peu surprenante : son « au revoir » au tennis était devenu un secret de polichinelle. Désormais, l’ancien joueur de 35 ans livre ses vérités dans un livre, « Jeu,set et cash », paru aux Editions du Moment et écrit en collaboration avec le journaliste Guillaume Evin. La Coupe Davis, la fiscalisation des sportifs, l’aseptisation du tennis, le spécialiste du double donne sa vision du sport qu’il a préféré au foot et auquel il ne semble pas vouloir dire adieu de sitôt.

Au départ, vous aviez choisi « Double vie » comme titre de livre ? Pourquoi avoir décidé de changer le titre du bouquin en « Jeu, set et cash » ?

C’était une accroche un peu plus directe. « Double vie » pouvait faire penser à un roman. Effectivement, ce n’était pas si mal, vu mon lien avec le double. Mais je trouvais que « Jeu, set et cash » était plus franc, plus direct…et un peu plus révélateur de ce que j’avais à dire dans le livre. Le « cash » donne l’idée que je m’exprime librement.

Vous vous étiez lancé dans le foot chez l’équipe jeunes du PSG. Depuis, l’arrivée du Qatar au sein du PSG, des sommes d’argent importantes sont en jeu… quand vous voyez toutes ces sommes mirobolantes…vous avez déjà regretté d’avoir choisi le tennis ?

Oh pas du tout ! Quand on est jeune et qu’on décide de se lancer dans un sport, on ne sait pas où cela va nous mener. On se lance dedans par plaisir et on espère devenir pro un jour. Mais on ne pense pas à ce que cela peut nous rapporter. C’est de la passion, on vit dans l’instant présent. Si à un moment donné tu te poses la question de savoir si tu vas gagner plus d’argent au foot ou au tennis…non, c’est pas ça qui doit être le moteur. Pour ma part, le tennis me branchait plus. Mais ça ne veut pas dire que je n’aime pas le foot, loin de là.

Et quelle a été la place de l’argent dans votre carrière ?

L’argent n’a jamais été un moteur. Je courais surtout après les titres ou après le classement. J’ai fait des impasses sur certains tournois qui auraient été peut-être un peu plus juteux. Je voulais être prêt pour les tournois du Grand Chelem, pour la Coupe Davis, sans savoir combien j’aurais pu gagner à droite, à gauche. Et puis, comme je gagnais très bien ma vie en simple et en double, je ne me souciais vraiment pas de savoir combien d’argent j’allais gagner à la fin de l’année.

Beaucoup de sportifs s’exilent en Suisse pour payer moins d’impôts et on pointe souvent du doigt les tennismen français. Vous avez fait le choix de revenir en France. Etes-vous toujours opposé à ce que l’on prélève autant d’argent aux sportifs ?

Les gens parlent sans savoir. On dit que les joueurs ne payent plus d’impôts et ce n’est pas vrai. Quand tu es résident suisse pour tout l’argent que tu gagnes en France, tu payes ton argent en France pour la Coupe Davis, pour tes gains à Bercy, à Roland-Garros, pour tous les tournois français et pour Monte-Carlo. Tu payes autant d’impôts que si tu étais résident français (NDLR : le système est un peu plus compliqué, lire cet article). Bref, ce sont des sommes très importantes. Richard (Gasquet) ou Jo (Tsonga) donnent beaucoup d’argent et je trouve qu’on pointe du doigt trop vite les sportifs alors qu’on ne fait pas un fromage quand des acteurs, des humoristes ou des artistes partent à l’étranger. C’est un peu trop facile.

Alors que proposez-vous comme solution ?

Je n’ai pas de proposition. Mais à un moment donné, quand tu as gagné une somme et qu’au final il ne te reste que 35 ou 30 % de cette somme, c’est trop. Je suis là pour aider, je suis d’une nature assez généreuse mais il ne faut pas abuser. Il faut respecter certaines choses. Il y a toujours une forme de jalousie. Tu arrives, tu parles de choses que tu ne connais pas forcément et ça peut provoquer de la jalousie. En France, il y a cette habitude où on montre du doigt ceux qui réussissent. Alors qu’aux Etats-unis, par exemple, ils n’ont pas du tout cette vision-là.

En 2012, Zinedine Zidane accepte la proposition de François Hollande annoncée pendant la campagne électorale qui consiste à imposer à 75% les revenus supérieurs à 1 million d’euros annuels. Il a expliqué vivre en Espagne, payer ses impôts là-bas et a déclaré trouver logique la mesure de Hollande. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Chacun est libre de penser ce qu’il veut. Il y en a qui partent à l’étranger et ça les regarde. Après, je peux comprendre que cela fasse peur. Quand tu es un jeune entrepreneur, c’est dur de te faire autant taxer. On devrait aider plus facilement les jeunes entrepreneurs et les start-ups. Au contraire, on ponctionne directement avant même qu’ils aient commencé à gagner quelque chose. Je comprends qu’on veuille aider les plus démunis mais il faudrait revoir certaines choses.

De quelle façon est-ce que votre paternité a changé cette étiquette d’ « enfant terrible du tennis » qui vous collait à la peau ?

J’étais « le fils de » et je suis devenu « le père de ». Une fois père de famille, tu as des responsabilités. Tu te dois de donner une bonne image de toi à tes enfants, de leur donner une bonne éducation, de leur faire comprendre certaines règles et les choses importantes de la vie. Je me suis assagi parce qu’effectivement, c’est évident qu’avec l’âge on gagne aussi en sérénité. Le fait de fonder une famille aide également. Cela m’a vraiment aidé. On relativise plus a un moment donné. On est moins tendu. Tu te raccroches à des choses simples. Tu te rappelles qu’il n’y a pas que le tennis dans la vie.

Arnaud Clément est votre compatriote et ami. Il a sauvé avec vous à ses côtés le double à Belgrade lors de la finale de Coupe Davis contre la Serbie en 2010. Quatre ans plus tard, quand il est devenu capitaine, il ne vous a pas retenu pour la finale contre la Suisse. Dans le livre, vous n’êtes pas tendre avec lui. Vous lui en voulez toujours ?

C’est vrai, je lui en ai voulu sur le coup. Je considérais qu’il aurait pu me laisser une petite chance en tant que sparring-partner car j’avais l’impression de pouvoir apporter mon expérience. Ca s’est passé, d’ailleurs. Quand Jo a déclaré forfait, le samedi matin, on m’a appelé pour aller parler à Bennet’ (Julien Benneteau, ndlr) pour savoir ce que je pouvais apporter. Après, je me mets à sa place, c’était dur pour lui de me dire que je n’allais pas faire partie de l’équipe. Sachant que c’était mon truc, la Coupe Davis. Après, c’est un bouquin que j’ai commencé en mars donc depuis, nos relations se sont apaisées. On est peut-être même plus potes qu’avant.

Qui est le meilleur joueur de double que vous avez côtoyé ?

Bob Bryan est le meilleur que j’ai affronté. C’est un grand gaucher, très très dur à breaker. Pas forcément le meilleur retourneur mais sans doute le meilleur joueur au filet qui existe. Un super déplacement et un super oeil. Ensuite, parmi mes coéquipiers, c’est difficile de choisir, mais quand je jouais avec Arnaud (Clément, ndlr), il y avait certains matches où j’avais l’impression qu’il ne pouvait rien nous arriver. Quand Arnaud servait bien et qu’il retournait bien, notamment sur gazon, j’avais l’impression qu’on était injouables.

Michael Llodra et Nicolas Mahut à US Open 2013 - Crédits : Steven Pisano

Michael Llodra et Nicolas Mahut à US Open 2013 – Crédits : Steven Pisano

Vous citez souvent les anciens, les Fleming-McEnroe, Gunthardt-Tarozcy, Flach-Seguso. Est-ce que ce sont des personnes dont vous vous inspiriez dans votre jeu ? Auriez-vous aimé évoluer à leur époque ?

Aujourd’hui, oui. Les surfaces sont uniformisées et pratiquement toutes lentes. Il y a vingt ans, on jouait sur des surfaces bien plus rapides et moi, je suis adepte du jeu en service volée. Alors forcément, je me serais vraiment plu à cette époque là. Les joueurs étaient aussi un peu plus fantasques. Il y avait de l’intox entre eux. Ils se parlaient, ils se cherchaient du regard. Aujourd’hui tout est aseptisé, tout est cadré. C’est le cas dans tous les sports mais c’est un peu dommage. Aujourd’hui, tu es sanctionné dès que tu sors du cadre. Les gens regrettent un peu les moments où Safin s’énervait ou les moments où McEnroe donnait sa raquette au public. Certains sifflaient mais d’autres étaient contents. Ils venaient voir un spectacle. Aujourd’hui, ils vont voir un super match de tennis mais il n’y a plus de joueurs charismatiques. Hormis Gaël Monfils ou Nick Kyrgios, le tennis est calme.

Justement, Nick Kyrgios a été sanctionné par rapport à ses écarts de comportement lors de son match face à Stan Wawrinka à Montréal. Il écope d’une amende de 25 000$ (21 620€) et d’une suspension de 28 jours avec un sursis de 6 mois. Toutefois, il bénéficie d’un sursis pour ces deux sanctions, un sursis qui court jusqu’au 24 février 2016. Que pensez-vous de cette sanction ?

Là, on ne parle pas de la même chose. Moi, j’ai incriminé personne. Je lançais une balle ou je m’énervais. Alors que Kyrgios a attaqué personnellement Wawrinka. Ca n’a pas lieu d’être. On est sur un court de tennis, on n’est pas des bêtes de foire. Il a dépassé le cadre et ce n’était pas la première fois. Mais bon, il est jeune et il a sa personnalité donc je n’ai pas envie de le blâmer. Alors certes, il doit respecter les institutions…mais en même temps, c’est top d’avoir un mec démonstratif sur le terrain. Ce que je trouve dommage, c’est que les instances ne cherchent pas à savoir ce qu’il s’est passé. Ils infligent l’amende et tu n’as pas ton mot à dire.

Certains ont comparé le comportement de Kyrgios à celui que pouvait avoir McEnroe à son époque. Si vous deviez choisir entre les deux ?

Dépasser les limites, ça m’arrivait. Ca faisait partie de mon tempérament. Quand je fais quelque chose de mal et que je mérite une amende, je vais m’excuser. Cela dit, les gens montrent du doigt mais ils ne savent pas les sacrifices et les frustrations qu’engendre le haut-niveau. Certes, on n’a pas le droit de faire certaines choses, mais parfois, tu ne te contrôles pas. Je pense que Zidane sait au fond de lui qu’il a fait une erreur de mettre un coup de tête à Materazzi.

Llodra retraite Bercy 2015 - Pierre Laurent

Parlons maintenant de la Coupe Davis. Qu’est-ce que Yannick Noah pourra apporter de plus qu’Arnaud Clément en tant que capitaine ?

Je ne sais pas si Yannick sera plus compétent qu’Arnaud Clément, mais Yannick a déjà gagné deux fois la Coupe Davis et il a un charisme incroyable. Aujourd’hui, je pense que c’est la bonne personne pour aider cette génération à gagner la Coupe Davis. Ils vont se plier à ses exigences mais peut-être qu’Arnaud avait moins ce charisme. Il était aussi plus jeune donc ce n’est pas la même approche. Alors oui, c’est une bonne décision.

Et vous, vous auriez envie d’être capitaine ?

Peut-être un jour. L’équipe de France m’a tellement apporté que je me dis que peut-être un jour, oui. Mais pas tout de suite, en tout cas.

Cette année, vous avez été consultant à France TV pendant Roland-Garros et à beINsports pendant Wimbledon. Dans le livre, vous dites que ça ne vous a « pas excité tant que cela ».

Oui, ça ne m’a pas excité dans le sens où ça ne m’a pas donné envie de rejouer au tennis. Après, ça m’a plu de découvrir l’envers du décor. J’avais cette casquette du journaliste proche du terrain car je faisais pas mal d’interviews. Ca m’a surtout plu de commenter les Français car j’aime bien vivre des matches à 100%.

Et votre rôle avec l’équipe belge, qu’est-ce que ça vous a apporté ?

C’était un super défi à relever. Ils n’étaient pas favoris et la logique a été respectée mais on a fait du bon boulot pendant quinze jours. C’était vraiment une superbe aventure humaine. Je n’avais pas d’expérience dedans et ils m’ont mis très à l’aise. On avait la langue en commun et ce fut très riche d’enseignements. Je ne l’aurais pas fait avec toutes les équipes, mais si un jour je dois faire un truc comme ça…c’est vrai que c’était une belle aventure.

Maintenant que vous êtes à la retraite, vous vous voyez plus comme consultant TV ou comme entraîneur ?

Je vais continuer à jouer un peu et à faire des exhibitions. Après, je suis en train de voir si je vais continuer l’aventure avec beINsports et France Télévisions. Je viens d’annoncer ma fin de carrière, j’ai été sollicité sur certaines choses. J’attends de me poser, de savoir ce que je vais faire ou pas faire. En tout cas, entraîner quelqu’un, oui, pourquoi pas pendant quelques semaines. Mais repartir toute l’année, c’est impossible.

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