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Il faut sauver le soldat Grigor Dimitrov

Grigor Dimitrov, vous vous souvenez ? Brun, revers à une main, un beau jeu. Décrit comme une étoile montante du tennis il y a trois ans, le Bulgare est peu à peu retombé dans les limbes du classement ATP. Son quart de finale à Toronto marque peut-être une embellie. Il devra confirmer aux Jeux Olympiques, qui ont débuté ce week-end. Mais au fait, comment en est-il arrivé là ?

Grigor Dimitrov en 2015 - Crédits : CC Flickr Christian Mesiano

Grigor Dimitrov en 2015 – Crédits : CC Flickr Christian Mesiano

Tout va vite, très vite dans le tennis. Les tournois s’enchaînent chaque semaine et seul le Big Four (devenu presque un Big One) semble évoluer dans une autre dimension. Un joueur qui ne « perfe » plus, comme Grigor Dimitrov, est rapidement mis sous le tapis de la maison Tennis. À part son quart de finale à Toronto, sa saison est bien terne.

Et pourtant, quel avenir était promis à Dimitrov ! Fin 2013, il remporte son premier titre à Stockholm en disposant du toujours coriace espagnol David Ferrer. Il termine l’année aux portes du top 20, s’offrant au passage le scalp de Novak Djokovic à Madrid.

2014, c’est la consécration. Il soulève trois trophées sur trois surfaces différentes (terre battue, gazon, dur) atteint les demi-finales à Wimbledon et dans la foulée son meilleur classement en carrière, le 8 août, à la 8e place. Son talent allait enfin éclabousser sur la planète tennis.

Et puis… non. 11, 16, 26, 36,  39, 40… Ne courez pas chez votre buraliste pour remplir une grille de loto ! Ces chiffres correspondent à la dégringolade au classement ATP de Grigor de juillet 2015 à sa participation récente au tournoi de Toronto. La date n’est pas choisie au hasard : alors 11e mondial et après deux ans de collaboration, Dimitrov se sépare de son coach australien Roger Rasheed, qui avait su lui forger une caisse physique. Pour ce résultat. Ne nous attardons pas sur sa rupture avec Maria Sharapova, survenue à la même période. Oui cela a probablement joué. Non, vous n’êtes pas sur Public.fr.

Ce beau gâchis a bien d’autres motifs.

L’étiquette « baby Fed » lui colle à la peau

Grigor Dimitrov a une étiquette grosse comme une pancarte posée sur le front depuis ses premières victoires sur le circuit ATP, portant l’inscription « ceci est un clone de Roger Federer ».  La comparaison lui colle à la peau. Combien de fois a-t-on pu lire « baby Fed », ou « le double de Roger » dans les articles de presse depuis ses débuts ? Et même l’entendre dans la bouche des commentateurs ? Jusqu’à l’overdose.

L’analogie est facile. Oui, les gestes des deux joueurs se ressemblent. À tel point qu’un montage vidéo édifiant a circulé sur internet, montrant Dimitrov et Federer effectuer des coups, avec il est vrai les mêmes automatismes :

Mais qui dit Roger Federer, dit palmarès de géant. Les attentes du public, voire de l’entourage, ont du peser sur les épaules du Bulgare, forcément promis à une carrière mirifique, car aussi beau à voir jouer que le monstre sacré suisse. Il suffit de rester dans l’Hexagone pour trouver la même trace d’une mise sur un piédestal trop précoce, et ses conséquences. Demandez à un certain Biterrois au revers magnifique, qui s’épanchait d’ailleurs à ce propos en mai 2015 dans les colonnes de nos confrères de Society.

Dimitrov l’a lui-même avoué dans une interview à Sky Sport en juin 2015 :  « J’ai été comparé à Federer trop tôt. Au début, j’ai aimé ça, c’était amusant, mais c’est vite devenu lourd pour moi. La comparaison m’a écrasé un peu et les gens ne parlaient que de cela. Ça m’a fait mal et je suis heureux que tout cela soit terminé. » Terminé, vraiment ?

Alors pourquoi se livrer de la même manière en conférence de presse à Toronto, le 28 juillet dernier, soit un an plus tard ? « J’ai subis un petit fardeau toute ma vie avec cette comparaison avec Roger. Cela a commencé quand j’étais junior, et cela ne m’a pas aidé. Pas aidé du tout. J’ai du faire avec toute ma carrière, jusque-ici. Dieu merci, c’est maintenant terminé. » Cela fait quand même deux fois que c’est terminé, cette histoire…

L’esthétisme au profit de l’efficacité

Autre piste, autre frein potentiel pour accéder aux sommets du tennis mondial : Grigor Dimitrov est un artiste incompris. Un esthète de la balle jaune, à l’affut du beau geste. Un autre surnom que « baby Fed » – qu’il préfère sûrement- lui est attribué : le roi des « hot shots », ces points magnifiques compilés par milliers sur Youtube. Mais produire un beau tennis ne mène pas toujours à la victoire. Demandez à Brad Gilbert, ancien joueur américain classé en 1990 à la 6e place mondiale et longtemps ancien coach d’Andre Agassi. Il a même écrit un livre à ce sujet : Winning ugly (littéralement « gagner moche »).

Ces derniers mois, on pouvait souvent lire « Dimitrov perd le match mais signe le plus beau point ». C’est encore plus flagrant sur le court. Le Bulgare choisit souvent l’option la plus compliquée. Pourquoi simplement claquer un coup droit long de ligne avec une bonne marge de sécurité, quand on peut tenter l’amortie courte croisée ? Même s’il n’a pas le coup droit bazooka de Verdasco, il sait taper très fort, avec précision. On sent qu’il cogite trop sur le terrain, prend moins de plaisir. Son jeu s’en ressent.

Un mental de guerrier

C’est probablement ce qui manque à Grigor Dimitrov pour retrouver son « vrai » niveau : un mental de guerrier. Les observateurs le répètent, son tennis est en place. Son physique, jugé trop frêle et fragile à ses débuts – souvenez-vous de ses crampes énormes contre Gasquet en huitième de finale à Roland-Garros en 2012- a été façonné par son ancien entraîneur Roger Rasheed. Il n’est plus de la génération des « teenagers », et semble moins solide dans la tête que les plus jeunes Zverev ou Thiem, par exemple. Vous allez me dire, « C’est facile et un peu flou de critiquer le mental d’un joueur ! Ce n’est pas si palpable ! » Alors prenons des exemples précis.

Center court de Wimbledon, 4 juillet 2014. Dimitrov est opposé à Novak Djokovic dans ce qu’il reste encore aujourd’hui sa seule demi-finale en Grand Chelem. Après s’être fait étriller les deux premiers sets, il remporte la troisième manche. Mais rate… quatre balles de quatrième set. Dont une sur son service, où il reste passif. On vous laisse apprécier (avec le son en décalé et des commentaires bizarres) :

Autre exemple, parmi tant d’autres, à Cincinnati l’an dernier. En huitième de finale, face à Andy Murray, le Bulgare semble parti pour rafler la partie. Il mène un set, 4-1 dans la seconde manche, mais laisse le Britannique – certes toujours accrocheur – revenir et remporter le set au tie-break, sur… une double-faute. Dimitrov n’y arriva plus. Même en servant pour le match à 5-3 dans le set décisif. Dans ces moments intenses, il semble aussi serein que Berdych à la volée, aussi fébrile que n’importe quel joueur, au service, face à Karlovic.

Et si vous n’êtes toujours pas convaincu, sachez que le craquage de l’année, pour ne pas dire de la décennie, revient son compétition possible à notre Bulgare. Fait rare, il a été disqualifié avant la fin de sa finale à Istanbul, contre l’Argentin Diego Schwartzman, après avoir reçu un troisième avertissement. Les images se passent de commentaires :

Il n’est pas trop tard, Grigor Dimitrov. Certains éclosent tard. Demande donc à Stan Wawrinka.