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Au tennis, la course aux statistiques gagne du terrain

Les statistiques ont envahi les écrans des matchs de tennis. Toujours plus précises, elles se sont invitées dans la presse sportive et sur les réseaux sociaux. Quitte à devenir parfois obscures et complexes pour le public.

Crédits : CC - Su--May

Crédits : CC – Su–May

Nous sommes le 17 novembre 2015 et il est 22h30, heure de Londres. Le match entre Federer et Djokovic des phases de poule du Masters de fin de saison vient à peine de s’achever. La dernière balle roule encore sur le court, mais déjà, une pluie de statistiques s’abat sur le réseau social Twitter. Pourcentage de premières balles, coups gagnants, face à face entre les deux joueurs…les chiffres se succèdent, parfois sans grande cohérence. Depuis plusieurs années, les statistiques se sont invitées dans la sphère médiatique du tennis français. Davantage commentées et partagées par les journalistes, plus précises et complètes, elles offrent un nouvel horizon de compréhension du jeu.

« On manque de stats intéressantes dans le tennis »

Journaliste pour l’Equipe.fr, Fabien Mulot utilise les statistiques dans ses papiers d’analyse sur le tennis. « S’intéresser à certains chiffres permet d’attirer l’attention sur des choses moins classiques », prêche cet amateur de mathématiques. Par « certains chiffres », il faut comprendre des données plus complexes que les statistiques « brutes » (coups gagnants, fautes directes…). L’objectif du journaliste, c’est de rendre ces statistiques compréhensibles pour le lecteur. Il cite en exemple la faiblesse au service de Gilles Simon – « il sauve peu de balle de breaks »- et à l’opposé la très bonne saison 2015 de Roger Federer « en grande partie grâce à son service ».

Pourtant, l’appétit de Fabien Mulot pour les chiffres est loin d’être rassasié. « L’Association des joueurs de tennis professionnels (ATP) garde de très nombreuses données. On manque de statistiques intéressantes dans le tennis », regrette-t-il. Certaines apparaissent ponctuellement à l’écran lors de la diffusion des matchs, mais restent inaccessibles le reste du temps. Il peut s’agir de la position moyenne d’un joueur au retour, des zones qu’il touche au service ou encore de la hauteur de son lancer de balle… Des éléments récoltés par le système informatique Hawk-Eye –littéralement « œil de faucon »-, via une dizaine de caméras installées autour du court. Cette technologie appartient à Hawk-Eye Innovations Ltd, la société du même nom qui travaille pour l’ATP sur de nombreux tournois. Le Hawk-eye a été utilisé pour la première fois en France lors du Masters de Paris Bercy en 2006. Il est surtout connu pour permettre aux joueurs de demander des « challenges » pour vérifier une annonce.

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Le Hawk-Eye peut être très, très, très précis.

Pourquoi ne pas se contenter de chiffres plus simples ? « Parfois, ce n’est pas révélateur du scénario d’un match. Si l’on parle de deux balles de break converties sur 10, est-ce que le joueur les a eues dans le même jeu ? » Fabien Mulot craint parfois de perdre le lecteur, ou de tomber dans une énumération de statistiques sans cohérence. « Choisir un chiffre inhabituel, l’intégrer dans un propos… c’est comme ça que le journaliste fait la différence ». Fabien Mulot applique également ce crédo sur Twitter. Pour ne pas tomber dans « un concours de tweets », il économise ses gazouillis chiffrés sur le réseau social. « J’ai arrêté de partager les chiffres déjà vus et revus. Je préfère farfouiller. »

Les statistiques pertinentes de « Jeu, Set et Maths »

D’autres réservent leurs chiffres uniquement pour Twitter. C’est le cas de Constance. La jeune fille de 21 ans n’est pas journaliste -elle étudie l’ergonomie à Paris- mais partage avec Fabien Mulot une certaine vision du tennis. Elle utilise son temps personnel pour alimenter son compte Twitter, Jeu, Set et Maths, en utilisant toujours la même formulation : un chiffre, un point, puis l’explication. « Je me suis inspirée du journal Ouest-France que recevaient mes parents quand j’étais petite. En encadré, il y avait toujours un chiffre avec une petite analyse. Je trouvais ça malin ! »

Sa maîtrise de la petite balle jaune s’est acquise sur le terrain, raquette en main, dès l’âge de cinq ans. Elle a flirté avec le niveau professionnel, suivie par la Ligue de Normandie de tennis jusqu’à son entrée au collège. Sa connaissance du circuit professionnel, elle, s’est construite par des milliers d’heures passées à regarder les matchs. « En 2006 j’avais mis mon réveil à trois heures du matin pour regarder la finale dames de l’Open d’Australie. Tout ça pour voir Justin Hénin abandonner au bout d’un set », rigole-t-elle. Pour réaliser ses tweets, elle « picore à droite à gauche », sur Wikipedia, sur le site de l’ATP et via d’autres sources. Un mélange harmonieux qui fait naître des statistiques pertinentes. Et le concept plaît. Le compte Jeu, Set et Maths a fédéré plus 1350 abonnés depuis sa création en septembre 2013, dont de nombreux journalistes.

Pour être à la fois accessible et visible, Constance bûche parfois plus de deux heures pour un tweet. « J’avais calculé l’âge moyen des joueurs du Top 10 depuis la création du classement ATP en 1973, se souvient-elle. Cela m’a demandé deux heures, avec ma calculette du lycée. » Elle classe ses tweets en deux catégories : d’une part les chiffres, pour illustrer l’actualité, et d’autre part les statistiques, qu’elle crée de toutes pièces. En prenant toujours le soin de rester objective, de ne pas surinterpréter. « On peut tourner les chiffres dans un sens ou dans l’autre, pour leur faire dire ce que l’on veut. » Elle illustre son propos par une stat qu’elle n’a pas publiée :

Crédit : impression écran site thetennisbase.com

Crédits : capture d’écran Thetennisbase.com

100. Dustin Brown (ou Arnaud Di Pasquale) a remporté 100% des matchs qu’il a disputés face à un joueur numéro 1 mondial.

Novak Djokovic perd rarement contre des joueurs barbus

On peut tout dire avec des chiffres. Leur détournement peut donner des résultats loufoques. Dans cet esprit, nous avons sélectionné trois statistiques véridiques mais totalement inutiles.

Novak Djokovic a littéralement marché sur le circuit masculin en 2015. Le dernier a avoir dompté le Serbe est Roger Federer, le battant 7-5 6-2 en novembre, pendant la phase de poules du Masters de Londres. Mais un détail capillaire a été plus commenté que le match : la barbe du Suisse !

309. Avant le 17 novembre, Novak Djokovic n’avait pas perdu contre un joueur barbu depuis 309 jours. Son dernier bourreau velu fut Ivo Karlovic le 11 janvier 2015, à Doha (6-7, 7-6, 6-4). La défaite contre Stan Wawrinka à Roland-Garros est exclue, le Vaudois ne possédant pas une barbe hétérogène.

On parle souvent du canonnier Ivo Karlovic pour sa capacité à enchaîner les aces, avec une moyenne de 19.3 par match dans toute sa carrière, série en cours. Le géant croate (2,11 mètres) a battu le 6 août dernier le record d’aces claqués, 10 247, dépassant ainsi son compatriote Goran Ivanisevic. Mais toutes les belles mécaniques peuvent s’enrayer.

0. Le 23 avril 2008, Ivo Karlovic n’a pas réalisé le moindre ace contre Gaël Monfils au tournoi de Monte-Carlo. Il s’est d’ailleurs incliné 7-6(8), 6-1.

Fabio Fognini en juin 2015 - Crédits - CC Carine06

Fabio Fognini en juin 2015 – Crédits – CC Carine06

Fabio Fognini aurait parfois sa place sur les planches de théâtre d’une pièce de la Commedia dell’arte. Le fantasque joueur italien est connu pour ses coups de sang accompagnés de grands gestes et vociférations. Considéré comme un artiste transgressif et incompris pour certains observateurs -dont l’auteur de cet article-, comme un mauvais joueur colérique pour d’autres, il n’a en tout cas pas les faveurs des instances du tennis. Pour preuve, en juin 2014, les organisateurs de Wimbledon lui ont infligé une amende de 27 500 dollars, pour « comportement antisportif » et « obscénités ».

50 000. Au cours de sa carrière, Fabio Fognini a accumulé plus de 50 000 dollars (46 000 euros) d’amende, d’après une déclaration faite par l’Italien à nos confrères de l’Equipe en 2014.

Pour les statistiques, quelques comptes Twitter indispensables 

Lignes de fond a dressé une liste subjective de quelques comptes à suivre pour y voir plus clair dans le brouillard des statistiques. Vous n’avez qu’à cliquer sur le tweet en question pour vous y abonner.

TennisTV est la chaîne de télévision officielle de l’ATP. Le compte Twitter fournit toute l’année les tableaux de statistiques : pourcentage de première balle, coups gagnants, fautes directes, balles de breaks… La panoplie classique affichée à la fin d’un match. TennisTv partage aussi de nombreux extraits vidéos.

Greg Sharko est LE monsieur statistique de l’ATP, où il travaille depuis 1986. Chargé des relations médias et de l’information, il est surtout connu pour son travail sur les données. Très actif sur Twitter, il est d’une précision absolue et ne rate (presque) aucun tournoi. Il écrit de temps en temps une chronique sur le site de l’ATP.

Toujours outre Atlantique, le Canadien Stephane Trudel sillonne le globe depuis quinze ans pour s’activer en coulisses sur les statistiques des neufs tournois ATP Masters 1000 (et quelques 500). Les stats qui apparaissent à l’écran, c’est lui. Plus économe en tweets que Greg Sharko, il s’évertue à sélectionner le bon chiffre, au bon moment. Fait intéressant, Stephane Trudel est par exemple l’un des seuls à fournir des stats sur les « fautes provoquées ».

Ben Rothenberg est journaliste pour le New York Times. Sûrement l’un des twittos les plus réactifs sur l’actualité de la petite balle jaune, avec un ton assez libre et de l’humour. Il partage souvent des statistiques et forme indirectement un parfait duo avec son compatriote Greg Sharko.

Passons du côté des Frenchies.

Julien Reboullet est un collègue de Fabien Mulot à l’Equipe. Comme lui, il privilégie la qualité à la quantité. Ses chiffres sont toujours pertinents, rarement des statistiques brutes (coups gagnants, fautes directes), et s’inscrivent dans une actualité précise. Il est -évidemment- un fin connaisseur du tennis français.

Chef des informations à Eurosport, Laurent Vergne gazouille sur tous les sports, mais lâche parfois un chiffre ou deux sur le tennis. Et ça tombe souvent juste. Il utilise plus de statistiques de jeu que ses collègues de l’Equipe (balles de break converties…).

Enfin, Yannick Cochennec est une encyclopédie du tennis. Longtemps journaliste à Tennis Magazine -il y fut rédacteur en chef adjoint de 1997 à 2007- il collabore aujourd’hui à Slate, Golf Magazine ou l’Equipe Magazine. Comme Laurent Vergne, il commente tous les sports. Mais un peu d’algèbre peut se glisser parmi ses tweets.

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