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La poignée de main, un geste à la fois symbolique et révélateur

Les bras se lèvent, les muscles se relâchent, et quinze pas plus tard, ceux et celles qui combattaient encore il y a quelques secondes se serrent la main. Les masques tombent ou le match continue ?

Rafael Nadal et Tomas Berdych en 2013 à Cincinnati (CC Flickr Beth Wilson - Mirsasha)

Rafael Nadal et Tomas Berdych en 2013 à Cincinnati (CC Flickr Beth Wilson – Mirsasha)

Après des heures de bagarre, ces brefs instants viennent clore le combat. Plaisir coupable du spectateur,  la poignée de main, quasiment automatique, mérite pourtant d’être analysée qu’elle soit froide, juste cordiale ou chaleureuse.

Un geste acquis

Pour Pierrich Plusquellec, professeur de l’école de psychoéducation de Montréal, la poignée de main en fin de match tiendrait de l’apprentissage social. “Le rôle de cet échange de poignée de main réside dans l’affiliation, c’est à dire le souhait de se rabibocher avec la personne avec qui on vient de combattre sur le terrain, puisque le tennis (…) peut-être vu comme une arène dans laquelle les joueurs doivent démontrer leur domination (…) les joueurs de tennis partageant cette passion qui les unit en tant que communauté se doivent, pour des raisons évolutives, de se serrer la main pour ne pas briser le lien social entre eux”. La poignée de main standardise donc l’affiliation à la communauté de l’ATP et de la WTA.

Le caractère foncièrement social des humains rendrait la poignée de main presque naturelle. Pas selon Jacques Briod, auteur d’un ouvrage sur la question « Les enfants, par exemple, ne serrent pas la main. C’est un geste que l’on apprend en entrant dans le monde des adultes. » Un rituel que chaque jeune joueur a dû intégrer, un impératif de fin de match, un moment intime durant lequel, content de l’issue du match ou non, les 17 000 capteurs de la main d’un(e) champion(ne) rencontrent l’autre. Mehdi Darlis, ancien joueur de haut niveau et réalisateur du film  » Over the net : rêve ou illusion  » estime qu’elle fait partie de la formation « Je me souviens d’un match en finale de championnat régional, ma soeur me le rappelle souvent également. À la fin du match, durant la poignée de main, j’avais dit à mon adversaire qu’il méritait sa place de second. Mon entourage avait trouvé ma remarque osée, mais à mes yeux c’était juste une façon qu’il ne soit pas trop déçu de sa défaite.  » Un apprentissage obligé, surtout dans les années clés. « La poignée de main a toujours été un instant particulièrement formateur durant la période d’adolescence du joueur, poursuit Mehdi Darlis. J’entends par là qu’elle représente bien plus qu’un symbole de fin de match mais également de respect et d’humilité » .

 L’apprentissage n’est pas difficile, certes, mais il doit au moins feindre la sincérité : « On peut rater des tas de poignées de main ! Si je ne vous regarde pas, la poignée de main est ratée, de même si elle est trop molle, si je vous serre le bout des doigts, si je suis trop près ou trop loin de vous, si je cligne d’un œil… », ajoute Jacques Briod, dans le magazine suisse Coopération. Chez les filles, même si ce n’est pas la règle, la bise s’associe souvent au geste.

Sinon, c’est la guerre

 Poignée de main Richard Gasquet et Grigor Dimitrov, à Wimbledon en 2015, Crédits : Creative Commons - Carine 06

-Creative Commons – Crédits Carine 06

Pour Sonja E.Konski, chercheuse dans le domaine des interactions à l’université d’Helsinki, dans son étude Behavior : warrior shaking hands,  en considérant qu’un match de tennis est la représentation d’un conflit, la poignée de main serait une reconnaissance que pour résoudre celui-ci, les joueurs ont besoin l’un de l’autre.  Un geste de paix, dont le refus signifierait à contrario, la guerre. « Cela arrive tout de même rarement qu’un joueur refuse de serrer la main à l’arbitre et encore moins souvent entre les deux joueurs  » explique Thomas Mercier, arbitre à la Fédération Française de Tennis. Il est vrai que rares sont ceux qui osent. Tomas Berdych a déjà rangé ses raquettes sans tendre une main à l’adversaire, à l’issue d’un match tendu où Nicolas Almagro l’avait visé au filet. Eurosport à l’époque, en parlait en ces termes : « Tomas Berdych a brisé (…) un geste sacré « .  Durant le match,  il n’a pu jurer, ou directement affronter son opposant, sous peine d’amende et de réprimandes, mais après la dernière balle, le naturel reprend ses droits sur la norme intégrée, et le refus de saluer son perdant du jour n’est pas d’ailleurs pas sanctionnable.

Dans son étude, Sonja E.Konski note que les hommes (et les mâles chimpanzés, mais c’est une autre histoire) auraient tendance à démontrer leur “affiliation”, leur lien à l’opposant, plus facilement après le conflit, que les femmes. Eugenie Bouchard corrobore cette idée, elle qui a réussi à sublimer le simple refus à l’issue d’un match, trop banal. En 2015, elle défiait les normes et inventait le refus préventif « Ce n’est pas une superstition. Je ne crois simplement pas au concept de serrer la main et de souhaiter bonne chance à une adversaire avant un combat. Le faire serait mentir. (…) On ne le fait pas dans les autres tournois, pourquoi on le ferait à la Fed Cup?  », a-t-elle demandé. Pour la Canadienne, l’absence de sincérité vide le geste de son sens et s’en retrouve inutile : de norme sociale d’affiliation, la poignée devient en ses termes un “concept” qu’elle a le droit de redéfinir à sa sauce, amère.

Un baromètre d’egos

Sauf exception, la plupart des joueurs acceptent la règle et se serrent la pogne à l’issue d’une joute. Comment alors interpréter un geste devenu quasiment obligatoire ?  Comment disséquer les contacts entre les 54 os mis en branle pour ce geste, assez technique en réalité ? Chaque poignée de main est différente : dans le cas d’affrontements se renouvelant sans cesse, l’évolution des poignées de main prend un sens, des instantanés de rivalités, des baromètres d’egos, comme ici, entre Rafael Nadal et Novak Djokovic.

Des premières luttes de haut vol en Grand Chelem du duo à la domination sans partage du serbe devant le recul de l’Espagnol, les accolades passent du chaud au froid, de l’amical au professionnel. Les regards se croisent ou fuient, nous laissant, quelques instants, entrevoir l’homme derrière le champion, avant que ce dernier ne revienne devant les médias en zone mixte.