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On a testé le système Mojjo, le tennis 2.0

Visionner son match et analyser son jeu grâce à des statistiques détaillées, voici l’objectif de Mojjo, un système proposé par la start-up parisienne Playr. La rédaction a testé cette technologie. Décryptage sur le court.

Fabrice Santoro, le parrain de Mojjo, entouré par Charles Chevalier, Emmanuel Witvoet et Julien Vernay, les co-fondateurs de la start-up Playr.

Cet après-midi, j’ai rendez-vous au prestigieux et très cosy Cercle athlétique de Montrouge (CAM) alias le mini Roland-Garros, tout près de mon ancien lycée. Le club accueille d’ailleurs les qualifications juniors du Grand Chelem parisien. De grands joueurs comme Roger Federer ou Andre Agassi ont tapé la balle pour s’entraîner durant la période du tournoi. L’image des navettes griffées « RG » défilant devant le CAM me revient à l’esprit.

Aujourd’hui, je vais faire du tennis de façon un peu spéciale : je vais tester Mojjo. Lancé en 2015, ce système propose, aux joueurs de tennis amateurs, des statistiques détaillées et un replay de leur match comme pour ceux du circuit professionnel, mais moins coûteux : une caméra sur le côté du terrain reliée à une unité centrale. Mojjo a été crée par Emmanuel, Charles et Julien, trois copains ingénieurs, deux ans après avoir monté leur start-up Playr. Le trio est très vite soutenu par l’incubateur de Télécom Paris Tech et par le Tremplin, pépinière de la Ville de Paris dédiée au sport. Fabrice Santoro, ancien joueur de tennis français et grand tacticien, est un investisseur mais aussi leur parrain. Le consultant sur beINsports croit au projet dès le début et leur apporte un regard précieux. Amiens, Lille, Bruxelles… Au total, en 2017, plus de 22 terrains sont équipés du système Mojjo. Mais la majorité des installations se trouvent dans les clubs appartenant à la ligue des Hauts-de-Seine comme Montrouge, Asnières, Courbevoie, Bourg-la-Reine, Bagneux…

De la fenêtre de mon cours de français du lycée, j’apercevais les balles jaunes voltigeant au dessus de la terre ocre, me donnant envie d’aller jouer. Avec mon amie Mélanie, adhérente comme moi du Club olympique multisport de Bagneux (COMB), nous avons fait un petit match d’un set, histoire de tester le système Mojjo. Je suis classée 30/2, ma partenaire est 40, mais nous avons un niveau plutôt proche.

Mélanie Soulat et Nassima Ouaïl s’apprêtent à tester le système Mojjo. (Crédit photo : Nassima Ouaïl)

Mojjo, une aide pour gagner ?

« On installe une caméra et un ordinateur sur un court de tennis. Juste en rentrant son e-mail, on peut lancer un enregistrement de match, explique Emmanuel Witvoet, président de Playr, la start-up à l’origine de Mojjo, Un algorithme va analyser les joueurs, la balle, les rebonds, les types de frappe, le terrain. » Mais que signifie donc Mojjo ? Non ce n’est pas une référence à Mojo Jojo, le méchant dans le dessin animé des Super Nanas.

« Ce nom renvoie aux amulettes que les Africains portaient autour du cou et qui leur portaient chance, raconte Emmanuel Witvoet. Dans la culture du jazz, où plein de Nord-Américains venaient d’Afrique, le Mojjo c’est aussi la baraka. Il y a plein de déclinaisons mais c’est celle que l’on a choisi. » Pour le trio d’entrepreneurs, l’idée était de « fournir aux gens un petit plus pour qu’ils puissent gagner leur match. » Me voilà fixé. Un nom simple qu’on retient facilement et qui j’espère m’apportera le succès pour mon premier match en mode Mojjo.

Emmanuel Witvoet, patron de la start-up Playr et Gilles Bertoni, vice-président du CAM devant la borne Mojjo. (Crédit photo : Nassima Ouaïl)

Utiliser cette technologie, c’est un peu se prendre pour un champion qui a ses statistiques à la fin de son match. Les amateurs ont accès aux mêmes outils que les professionnels. Bon okay, moi je serai Rafael Nadal et Mélanie sera Roger Federer. Une fois le mode « match » choisi, nos adresses e-mail rentrées, et le format de jeu coché, on lance l’enregistrement.

« L’algorithme va être capable de déchiffrer exactement tout ce qui se passe dans le match pour sortir toutes les statistiques que l’on a l’habitude de voir à la télévision, précise le patron de la start-up. On pourra ainsi mieux comprendre notre jeu. Et puis on a une vidéo, avec une trajectoire et des rebonds, qui permettra de se revoir d’une façon un peu ludique. »

Avoir des statistiques comme un champion

Après le tirage au sort, je commence à servir face à Mélanie. Début de match crispé. Alors que je commence à peine mon premier jeu, mon cerveau se met en mode Mojjo et fait ses analyses par lui-même. Cette petite caméra noire au dessus de nos têtes me perturbe en début de match, j’ai du mal à rentrer dans le jeu. Habituellement, c’est moi qui filme. Mais une fois dans le match, on n’y prête plus attention.

La caméra du système Mojjo au CAM, située à quelques mètres eu-dessus du terrain analyse le jeu. (Crédit photo : Nassima Ouaïl)

Parfois, pourtant, on se rappelle qu’on se sent un peu observé. Résultat : Mélanie me break d’entrée. Je rétorque rapidement en débreakant pour revenir à 1-1. La suite du set est serrée, chacune de nous deux gagne son service et se fait peur en allant sauver des balles de break. À 3/3, 15/A, Mélanie rate un coup droit largement faute et se tape la tête avec sa raquette. C’est plutôt drôle à voir.

Ma meilleure attaque ? La défense !

Avant de mener 4-3, j’avance très vite pour bombarder Mélanie sur sa raquette venue à la volée. Gauche-droite-gauche… À 5-4, 0-30 pour ma partenaire, je tape un marathon. J’ai l’habitude. Ma meilleure attaque, c’est la défense. Voici alors l’échange le plus long avec onze frappes. Mélanie conclut l’affaire par un joli smash, comme bien répété en cours de tennis. Je ne peux rien faire.

Mes dix kilomètres de la veille commencent à se faire sentir dans mes jambes. Trois balles de match pour Mélanie. Il faut que je me rebooste. Je me motive, j’ai l’habitude de revenir de loin. Je ne peux pas dire à nos lecteurs de Lignes de Fond que j’ai perdu. Après des échanges bien menés, j’écarte finalement ces 3 « match points » et je break mon amie pour revenir à 5 partout. Je termine le set et donc le match sur un jeu blanc. Le revers de mon adversaire s’arrête dans le filet. Je gagne 7-5. Je félicite Mélanie qui n’a pas démérité. Et j’applaudis le public fictif.

S’amuser à visionner et analyser son match

Si j’ai pu faire ce petit debrief assez précis, c’est grâce à la vidéo de notre match que j’ai pu visionner après la rencontre. Quelques temps après, le joueur reçoit un mail qui l’invite à aller sur le site de Mojjo et à finir de compléter son profil. Il est aussi possible de télécharger l’application. On se voit alors proposer une feuille de statistiques détaillée accompagnée de graphiques. Vitesse des services, points gagnés au premier et au deuxième service, coup droits, revers, les zones jouées, les montées en filet…tout y est. Quant au mode entraînement, il vous permettra de vous regarder et de zoomer sur certains points.

Avant de commencer le match, Mélanie Soulat lance l’enregistrement sur la borne Mojjo. (Crédit photo : Nassima Ouaïl)

Dans un match, seuls 30% du temps représentent le jeu effectif. Le système Mojjo propose de manière automatique un montage vidéo avec des séquences sans temps mort. Notre set a duré 56 minutes mais le résumé vidéo ne dure que 23 minutes. Pratique pour aller à l’essentiel. Une vidéo best-of compilant les meilleurs points du match est également à disposition : la nôtre dure 5 minutes.

Il est ludique de se voir jouer en images car on a pas l’habitude. Cela nous permet d’analyser notre manière de bouger sur le court et notre façon de placer ses balles. Pourtant, en me voyant jouer, j’ai l’impression que l’on ne se déplace pas assez vite alors que je cavale sur le terrain. « Normal ! Comparé aux joueurs de haut niveau où la vitesse de frappe est plus importante, chez les amateurs l’effet que ça donne avec la caméra c’est que c’est plus lent. », sourit Emmanuel Witvoet.

Voici quelques unes de mes statistiques…

Mon service le plus rapide s’élève à 96 km/h. Encore un peu de travail pour ajouter un « 1 » devant le « 9 ». Mon pourcentage de premier service s’élève à 68%. J’ai transformé 75% de mes balles de break, ma partenaire la moitié. Autre statistique : j’ai gagné 46% de balles sur mon premier service et 56% sur le deuxième. Enfin, j’ai gagné 56% de mes points sur un coup droit et 44% grâce à mon revers. La liste serait longue mais intéressante. En faisant plusieurs tests, je me rendrai plus facilement compte d’une évolution de mon jeu ou pas.

Capture d’écran du haut de la feuille des statistiques de Nassima Ouaïl.

J’ai également les statistiques de Mélanie en miroir des miennes. Mais elle seule disposera de données plus complètes sur son jeu. Au niveau des statistiques, ma partenaire et moi ne sommes pas loin. En revanche, nous avons un jeu assez différent qui ne se voit pas sur cette analyse. Pour faire simple, je défends et bouge beaucoup plus et elle fait énormément d’amorties.

« C’était très sympa, pas perturbant au niveau du jeu car le dispositif sur le terrain est discret, souligne Mélanie. La première chose que j’ai faite ? Cliquer sur la vidéo ! Les impacts aident à voir la zone d’attaque. C’est pas mal pour progresser sur le service, les zones à viser… L’analyse des statistiques est complète. Il y a beaucoup d’informations que l’on ne comprend pas forcément au départ. À partir des schémas, on peut sélectionner certaines balles spécifiques et les revoir. »

Analyse des premiers services de Nassima Ouaïl, accompagnée d’un dessin montrant leur zone d’impact.

Pour frimer, vous pouvez même partager vos plus beaux points sur Facebook ! Il serait dommage de s’en priver, non ?

En développement dans les clubs de tennis

« On est un club de 1921, explique Gilles Bertoni, vice-président du Cercle athlétique de Montrouge (CAM). On est attachés à avoir des structures qui évoquent l’histoire et en même temps on a envie d’apporter le meilleur service à nos membres, la pédagogie la plus avancée, la dimension ludique la plus intéressante. » Ancien co-directeur de Roland-Garros sur les aspects marketing commercial et développement, il estime que la génération Y ne joue pas au tennis de la même façon que ses prédécesseurs. Son club a adopté Mojjo en septembre 2016 et accompagne la start-up dans son développement.

« C’est intéressant d’avoir des chiffres sur comment on joue dans un match, ajoute Thibault Chardaire, adhérent du CAM et classé 15/2. On a un œil extérieur. Cela peut-être un apport si on a pas de coach. À notre niveau on essaie de prendre du plaisir en priorité. » Néanmoins, le licencié nuance : « Ce n’est pas essentiel pour un joueur de classement moyen mais pour les professionnels, eux, ils vont essayer de chercher les petits détails à améliorer. » Pour Mélanie, notre testeuse, Mojjo reste « de l’amusement ».

Vue d’ensemble du système dernier cri, ici au Club municipal d’Aubervilliers, le « laboratoire » de l’équipe Mojjo. Le même adopté par le COMB. (Crédit photo : Nassima Ouaïl)

Mojjo, un outil utile en absence de coach

Le tennis connecté entre dans le développement stratégique d’un plan numérique de la ligue des Hauts-de-Seine, comme le note Emmanuel Gato, son directeur : « C’est notre travail d’offrir une amélioration des services, d’avoir une grande avance en permanence et d’alimenter nos clubs dans ce domaine. Puis on veut également l’intégrer dans l’enseignement : vous jouez et donnez à voir votre vidéo à votre coach pour travailler les zones, le service… ».

Professeur de tennis au Club olympique multisport de Bagneux, Thibault Chardaire apporte une autre vision. « Mojjo est utile lorsqu’on a pas de coach qui puisse faire cette analyse. Pour avoir un travail plus intéressant avec les élèves, le mieux est d’avoir une caméra plus proche des joueurs pour obtenir une meilleure image de la gestuelle, de la prise de balle ou du placement. Là, on a une vue globale. C’est plus sympa pour le côté « match et statistiques » que pour l’apport technique du joueur. »

Le coup de pouce financier de la ligue des Hauts-de-Seine

La ligue des Hauts-de-Seine souhaite offrir son aide en finançant une quarantaine de ses clubs à hauteur de 80% du montant de l’abonnement annuel pour la première année. 100 000 euros sont alloués à Mojjo. Pour un club, comptez 350€ hors taxe par mois pour un service complet et 2250€ hors taxe pour l’installation du système pour un court intérieur. Récemment c’est le Club olympique multisport de Bagneux (COMB) qui a équipé un de ses terrains en dur.

« Le réel coup de main donné par la ligue pour installer le système Mojjo m’a décidé à l’adopter, souligne Philippe Angot, président du COMB. L’idée derrière c’est d’arriver dans le digital, de faire un tennis plus communicant, plus innovant. Cela permet de faire de l’animation dans le club et de redynamiser le tennis. On apporte un plus aux adhérents. »

Faire de l’animation

La Fédération française de tennis serait en perte de vitesse, peut-être est-ce un moyen de fidéliser et d’augmenter son nombre d’adhérents, selon certains dirigeants de club. Grâce au tournoi défi Mojjo, ils espèrent créer une communauté.

Capture d’écran de la page du « tournoi défi Mojjo ». Les deux premières inscrites pour celui du COMB ? Nos deux testeuses !

L’avantage, pour le public ? Le côté « social » de Mojjo

« Ça vous plait ? »  apparaît ce message de « Laurent Mojjo » dans une bulle sur le site une fois que j’ai visionné ma feuille de statistiques. Le système dispose un côté participatif/réseau social qui consiste à interagir avec les utilisateurs. « On a des retours des gens. On demande à tous nos utilisateurs ce qu’ils aimeraient avoir de nouveau. On recueille un peu leurs idées pour faire des ajustements », précise Emmanuel Witvoet.

Expérimenté l’an dernier à Roland-Garros, Mojjo s’en va aussi à la conquête de l’international avec en ligne de mire les autres tournois du Grand Chelem et grandes compétitions. Maintenant que c’est arrivé dans mon club, à Bagneux, mes amis et moi allons pouvoir tester à nouveau ce système novateur, amusant, et voir s’il nous aide à perfectionner notre jeu sur le long terme. « On peut parler d’amélioration technologique mais pas de révolution du tennis, plaisante Thibault Chardaire. Cela dit, quelque chose est sûr : les gens qui aiment bien se regarder vont kiffer. »