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Le tennis sourd peine à se faire entendre

1 052 117 joueurs de tennis licenciés à la FFT et seulement 40 joueurs affiliés au tennis sourd de la Fédération française handisport, alors que la France compte 6 %  de sourds  et malentendants. Comment expliquer que si peu de joueurs présentant ce handicap ne se dirigent vers des services conçus pour eux ?

Alphabet des signes aux États-Unis. Crédits : Wikipedia

Alphabet des signes aux États-Unis. Crédits : Wikipedia

Le bruit du feutre qui s’étiole sur les lignes, le son sec d’un service à plat ou plus rond d’un engagement kické sur le T, les informations auditives qu’enregistre le cerveau d’un joueur au tennis l’aident à adapter ses réactions. Mais les joueurs de tennis sourds tutoient le niveau des « entendants », comme ils les appellent. Alors comment le tennis sourd peut-il rejoindre un large public de malentendants. Surtout avec leur handicap, peu visible sur un court ?

« On compense avec les autres sens »

A l’international, les compétitions des joueurs sourds sont sous l’égide de lInternational Committee of Sports for the Deafs (ICSD). Pour pouvoir participer aux tournois internationaux, les conditions sont strictes : avoir au moins 55 décibels de perte auditive moyenne, sur trois fréquences sonores différentes. Dans les compétitions de tennis sourd se côtoient donc sourds et des malentendants, mais en match, ces derniers doivent retirer leurs prothèses pour être sur un pied d’égalité.

Double champion aux Deaflympics (championnat « Olympiques » des sourds), Mickaël Laurent est un cadre de l’équipe de France de tennis sourd depuis 1999. « La manière de jouer reste la même. Ce qui change c’est la perception auditive mais on compense avec les autres sens. (…) Cela se joue en centièmes de seconde (…) Par contre, cela crée de la fatigue ».  Au tennis, on sait dès tout petit que l’œil doit rester fixé sur la balle. Et dans les formations FFT, il n’y a pas de programme spécifique au handicap sourd pour insister sur l’aspect visuel. Le bruit de la frappe donne au joueur de précieuses informations sur le rebond à venir, surtout sur l’ocre. «Dans l’apprentissage du sport sourd, on doit insister sur le visuel. (…) Notre coach en équipe de France insiste beaucoup sur ce point. Sur terre battue, il y a des faux rebonds, je dois garder mes prothèses car, avec elles, j’arrive à entendre des petits bruits importants ». Avec son appareil, il récupère des indices utiles, comme le bruit d’un coup décentré qui raccourcit le coup, que sa perte auditive de 80 décibels laisse filer. Le son peut aussi compter sur le plan mental : lorsqu’un joueur entend l’autre se parler; et  sortir du match dès les premiers points. Mais Mickaël Laurent note qu’il arrive mieux à focaliser son attention lorsqu’il enlève sa prothèse, son esprit étant plus libéré.

Troisième joueur mondial chez les sourds, Mickaël a déjà battu Julien Benneteau dans ses jeunes années. Le déficit auditif n’empêche en rien d’atteindre le très haut niveau, ce qui fait que les joueurs et joueuses sourds ne semblent pas toujours enclins à se diriger vers des services adaptés à leur handicap.

« On référence les joueurs mais il faut pouvoir leur proposer quelque chose »

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L’équipe de France de tennis sourd aux championnats d’Europe 2016 (FFH)

Vivien Fournier est bénévole en charge de développement du tennis sourd au sein de la Commission Tennis Handisport de la Fédération française handisport (FFH) et salarié du comité départemental handisport du Gard. « On essaie de recenser des joueurs. Pour l’instant, on en a 40. Mais certains d’entre eux ne voient pas l’intérêt d’intégrer la FFH. C’est bien de référencer les joueurs, mais il faut pouvoir leur proposer quelque chose par la suite. » Il déplore l’absence, en France, pour l’instant, de tournoi à proprement parler, à part le championnat de France, pour lequel tout le monde est convié. « Nous avons tout intérêt à ce qu’il y ait le plus de monde possible, car on ne va pas donner un titre de champion  ou de vice-champion de France  s’il n’y a que deux participants. Cela n’aurait aucun sens. » Au tennis sourd, il n’y a pas de circuit comme au tennis fauteuil.  Il faudrait qu’il y ait « au moins dix tournois internationaux annuels pour intégrer l’ITF et se développer de manière plus importante à l’international », pour Mickaël Laurent.

Pour Vivien Fournier,  le problème est double : sourds et entendants se côtoient dans les clubs. Ainsi, plusieurs ne sentent pas en situation de handicap. En outre, il trouve difficile de faire valoir leur public à l’échelon fédéral. « La surdité est un handicap invisible. J’ai essayé tant bien que mal de rentrer dans les réseaux de la FFT, certains comités départementaux et ligues ont joué le jeu pour nous aider à référencer, mais les missions de la FFT envers le tennis sourd restent assez floues. » La Commission Tennis Handisport gérée par la FFH dispose d’une enveloppe budgétaire pour le développement du tennis sourd mais celle-ci est principalement dépensée pour l’équipe de France. «Nous avons très peu de budget pour le développement et la communication », conclue t-il.

Mickaël Laurent avait entendu parler du tennis sourd par bouche à oreille. « Avant, ce sport était géré la Fédération Sportive des Sourds de France (FSSF). Cela a changé en bien suite à l’intégration du sport sourd au sein de la FFH, en 2007 , sous l’impulsion de Jean-Francois Lamour. » Depuis la reprise par la FFH, des actions de sensibilisation ont été menées, sous forme de stages multisports pour les sourds. « Des personnes me contactent à la suite d’une sensibilisation dans un département », ajoute Vivien Fournier. Dans l’e-mag, le magazine fédéral pour les enseignants, on retrouve également des explications pour les profs de la fédération qui auraient un joueur sourd parmi leurs élèves.

Les compétitions permettent aux joueurs sourds de s’ouvrir aux autres

Extrait du e-mag des enseignants de la FFT, crédits : FFT

Extrait du e-mag des enseignants de la FFT, crédits : FFT

Le lien se fait donc entre la FFT et la FFH mais il est difficile d’observer des actions régulières en direction du tennis sourd. « Il y a de la communication sur le site de la FFT, on a donné l’info il y a quelques années dans les clubs mais nous ne savons pas si cette information est relayée aux adhérents des clubs », indique Stéphane Goudou, directeur sportif du tennis handisport à la FFH. En 2013, dans une lettre aux enseignants de la FFT, Mickaël Laurent cherchait à ratisser plus large et insistait déjà sur le lien nécessaire entre les clubs et les Instituts Régionaux des Jeunes Sourds (IRJS, ndlr) pour rejoindre le public sourd au tennis, et proposait une cartographie des clubs qui les accueillaient.

Car selon lui, « les sourds se retrouvent plus dans les sports collectifs, comme le foot et le handball, car ils sont entre eux et c’est rassurant ». Mais le tennis suscite tout de même de l’intérêt pour Vivien Fournier : « Des joueurs aiment se confronter avec d’autres qui ont le même handicap et tutoyer le haut niveau avec leurs conditions ». Au delà de l’aventure sportive et de la joie de représenter son pays, ces rencontres internationales  permettent aux sourds et malentendants de s’ouvrir, selon leur handicap,  » car il y a une grande diversité culturelle au sein de la communauté sourde entre ceux qui oralisent, ceux qui signent et ceux qui font les deux, et des différences entre les pays », ajoute Mickaël Laurent.

Dans l’ombre du tennis fauteuil

Pourtant, le haut niveau du tennis sourd en France ne manque pas d’attraits. La France est la première nation mondiale, un championnat international a lieu chaque année, qu’il soit mondial ou européen, avec en point de mire cette année les prochains Deaflympics, prévus à Samsun, en Turquie. Et le groupe France se veut accessible : pour faire partie de l’équipe, il faut au moins être classé 15. « On essaie de revoir le classement à la baisse, pour orienter les plus jeunes au plus vite vers le groupe France, afin pour qu’ils y trouvent un intérêt à pratiquer le tennis chez les sourds », ajoute Vivien Fournier.

Mais le tennis sourd ne bénéficie pas du coup de projecteur du tennis en fauteuil, en vedette lors de Roland-Garros ou des Jeux Paralympiques. « Aujourd’hui, le sport sourd n’est pas médiatisé, alors que le sport paralympique est bien mis en avant », pour Mickaël Laurent. Les Deaflympics sont un bel événement, mais une médaille n’est pas synonyme de primes pour les joueurs français, comme c’est le cas pour les Olympiades et les Paralympiades. « (…) On se sent à l’écart », regrette le tennisman du sud de la France.

2017, année décisive pour le tennis sourd

Même l’équipe de France, fer de lance du tennis sourd, souffre du faible financement. « Depuis deux ans, on paie le déplacement pour le stage avec l’équipe de France alors que ce n’était pas le cas. On sent qu’il y a un problème. Les années qui viennent vont être importantes : le sort du tennis sourd dépendra de la politique générale envers le handicap. Et avec les élections de 2017, cela va jouer », projette Mickaël Laurent.

Mickaël Laurent, Crédits : FFH

Mickaël Laurent, Crédits : FFH

Vivien Fournier voit lui aussi l’avenir avec incertitude. Selon lui, plusieurs fédérations sportives valides se sont manifestées auprès du Ministère de la Jeunesse et des Sports pour gérer les personnes en situation de handicap dans leur discipline à partir de 2017. « La FFT voudrait récupérer le tennis handisport et il est fort probable que se soit accepté, on aura la réponse au printemps 2017. Il va donc falloir être vigilant dès à présent pour que l’intégration du tennis sourd se fasse de manière identique que celle du tennis fauteuil. » Pour Mickaël Laurent, la FFT aurait tout intérêt à intégrer le tennis sourd : « Avec une fédération qui engloberait tous les handicaps dans chaque sport, le lien serait plus simple, et l’intégration plus facile pour les sourds. C’est le cas en Angleterre par exemple, où c’est la Lawn Tennis Association qui prend entendants et sourds sous son aile ».

Dans un article paru dans Ouest-France, en 2010, Laurent Garros, alors entraîneur de l’équipe de France de tennis sourd, pointait le retard de la France pour valoriser les exploits -fréquents-, des joueurs sourds de l’Hexagone. Si le coup de pouce se fait attendre du côté public, le rattrapage peut selon lui se faire grâce « au sponsoring privé », comme lors de tournois organisés par des entreprises visant à l’intégration des joueurs de tous handicaps. Le changement peut également venir des mentalités. « On ne fait pas toujours confiance dans les possibilités d’un sourd à réussir au plus haut niveau ». En observant ce qui se fait à l’étranger, en Corée du Sud, par exemple, où Lee-Duck-Hee, joueur sourd, est aux portes du top 100. « En Corée du Sud, le système social et scolaire élitiste rend l’intégration des personnes en situation de handicap très difficile. Les parents se sont dits que d’aider au maximum leur fils dans le sport, facteur d’intégration, serait la meilleure option. »

Dans ces dernières paroles, on lit l’équilibre délicat que le tennis sourd cherche pour parvenir à attirer plus de joueurs : un complément épanouissant aux tournois que les sourds et malentendants réalisent déjà avec les « entendants » dans les clubs de la FFT, pour parfaire une intégration qui reconnaît leur différence, sans renvoyer au handicap. L’année 2017 s’annonce décisive pour que le tennis sourd se fasse entendre.