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Au tennis, la Guadeloupe peine à conserver ses perles

A l’occasion du premier tour de Coupe Davis entre la France et le Canada, focus sur la Guadeloupe, qui accueille la rencontre. La région abrite des jeunes champions mais doit se résoudre à les laisser quitter le nid à leur éclosion.

Crédits : Mehdi Darlis

Mehdi Darlis dans son club d’enfance (Crédits : Mehdi Darlis)

Cette semaine, les joueurs de l’Equipe de France de Coupe Davis sont accueillis en grande pompe en Guadeloupe, où elle  s’apprête à disputer son premier tour face au Canada de Milos Raonic. La Guadeloupe, hôte d’un événement de cette ampleur, c’est « une première historique » pour Jean Gachassin, le président de la Fédération Française de Tennis. C’est aussi l’occasion de mieux connaître les problématiques insulaires d’une région bien loin de la métropole, qui doit laisser partir ses meilleurs jeunes pour qu’ils puissent grandir.

Arrachés à l’archipel

Mehdi Darlis est natif de Basse-Terre. Au sud de la Guadeloupe, sur la côte-sous-le-vent, il a usé les courts du chef-lieu entre huit et douze ans. Comme d’autres avant lui, il fait partie de ces ultramarins ultradoués, que la métropole vient arracher juste avant leur puberté.  Mehdi est d’une génération qui a fait émerger le tennis de haut niveau en Guadeloupe.  « La génération Noah », selon lui, des jeunes pousses talentueuses élevées par des parents qui ont rêvé devant l’athlète-chanteur : « Il a fait aimer ce sport à nos parents, et il reste très populaire ici ».

Mais l’amour de la balle jaune éloigne l’enfant du nid familial. Repéré, Mehdi doit à onze ans jouer au Gosier, le siège de la ligue en Guadeloupe, à une heure de routes serpenteuses de la maison. Puis à 13 ans, le Pôle France toque à sa porte et il prend l’avion pour un choc thermique et culturel à Reims. Pour lui, cet arrachement en deux temps est un problème pour les jeunes ultramarins. « Le gamin, qui a son entraîneur personnel à l’âge de onze ans, se fait enlever, même si ça marche bien avec lui ». Même choc du côté de Gianni Mina. Élevé comme tennisman au Tennis Club Montauban Gosier, au centre de Basse-Terre, puis aux Abymes, il s’envola en métropole pour sa rentrée de cinquième : « Ce ne fut pas une décision facile, l’atmosphère et le climat sont tellement différents de l’île, mais je rentrais deux fois par an en Guadeloupe et ma famille me soutenait à fond« . Au delà du bilan psychologique souhaité par la FFT pour les joueurs de haut niveau, Gianni et Mehdi n’ont pas bénéficié d’un soutien spécifique lié au mal du pays.

Un passage obligé, souvent fatal pour la carrière des joueurs. Pour quelques uns qui arrivent à percer, Calvin Hemery autour de la 220e place mondiale, Gianni Mina autour de la 500e, nombreux sont ceux qui reviennent sur l’archipel par manque de moyens, ou en étant éreintés par le mal du pays. Mehdi, lui, a du rentrer car ses parents ne pouvaient plus financer sa formation. Un retour amer, qui l’amène à s’interroger sur le gain du déracinement  « Est-ce que cela nous a vraiment apporté quelque chose ? ».

Un pôle France aux Antilles, le rêve des ultramarins

Ce départ, s’il est cruel, est obligatoire pour que les jeunes promesses parviennent à une saison complète de compétition. « Le circuit de tournoi est trop limité pour les jeunes ici en Guadeloupe, estime Mehdi Darlis, qui a réalisé un documentaire sur l’univers du tennis au delà de la 100e place mondiale. « A un moment, j’avais un très bon niveau à l’entrainement, je jouais 0, mais j’étais 4/6 car je ne faisais jamais de saison à plus de 50 matchs, tandis que les métropolitains de mon âge en faisaient déjà 120 ». Pour rattraper leur retard, les ultramarins traversent l’Atlantique en juillet-août pour écumer les tournois et doivent souvent se rendre trois à quatre fois par an en métropole.

Beaucoup de sportifs de haut niveau viennent faire leur préparation foncière sur l’une des îles de Guadeloupe. La variété du relief et la chaleur permettent de tester l’organisme avant une saison longue. Le temps clément rend également possible le jeu à l’extérieur toute l’année. « En France, on a des supers joueurs de terre battue, pourquoi ne pas faire un pôle France ici ? On peut jouer toute l’année », s’interroge Mehdi Darlis. « Si la rencontre de Coupe Davis peut faire ouvrir les yeux à la fédération, ça serait génial ». Si un pôle France venait à se développer aux Antilles, comment assurer un nombre suffisant de tournois pour ses pensionnaires ?  Peut-être avec un partenariat avec la fédération américaine (USTA) pour mettre au point une licence commune. Permettre aux jeunes français de jouer en sol américain serait ainsi une initiative judicieuse. « Sinon, le jeune peut aussi acheter une licence américaine », propose Gianni Mina. Ainsi, le tissu de tournoi accessible, avec la Floride, tiendrait les jeunes d’outre-mer occupés toute l’année sans les allers-retours coûteux en métropole.

Un projet de pôle France semble s’accorder avec la vision du président de la ligue de Guadeloupe, Christian Forbin, qui s’exprimait ainsi dans une publication de la FFT : « Du fait de notre bassin démographique réduit, nous ne pourrons guère augmenter notre nombre de licenciés pour atteindre des chiffres comparables aux ligues de métropole ! Donc notre ligue s’est orientée principalement vers la formation des jeunes sportifs et la mise en place de tournois leur permettant d’aller, nous l’espérons, le plus loin possible dans leur formation ».

La Ligue de Guadeloupe a beaucoup œuvré ces dernières années pour les jeunes joueurs. Le Challenger Open Orange avait notamment été crée en 2011 pour que Mina, Hemery, et consorts puissent aiguiser leurs armes face à des pros. La restructuration du centre de formation pour les enfants étant amorcée, l’accent mis sur le développement des champions adolescents ultramarins pourrait être un prochain chantier à envisager pour la fédération. Cette initiative aurait le mérite d’ancrer des entraîneurs sur place, prêts à suivre les juniors lors de l’entrée sur le circuit pro. « Pourquoi ai-je choisi de m’entraîner à Miami ? » s’interroge Gianni Mina, « Les structures sont adaptées à mon niveau, je suis à trois heures de vol de la maison et en Guadeloupe, il n’y avait personne d’assez qualifié pour être dans mon projet, me suivre en tournoi et me former à mon niveau ».

La création d’un centre international de haut niveau, en partenariat avec la FFT et la Fédération internationale de Tennis (ITF) fait partie des priorités du président de la Ligue de Guadeloupe avant la fin de son mandat. L’initiative pourrait ramener à l’archipel quelques unes de ses perles, éparpillées et, pour certaines, perdues en route.

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