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Le business des coachs de tennis en ligne

Coups droits, angles, tactiques…quel joueur de tennis n’a jamais fureté sur le web à la recherche de conseils ? Certains blogueurs captent ces amateurs pour créer des communautés de lecteurs fidèles. Au point de leur vendre des formations plusieurs centaines d’euros. Et parfois sans même toucher la raquette.

Capture vidéo Loic Tap

Face caméra, un jeune homme châtain en polo rose agite les bras devant un fond bleu. Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle vidéo du célèbre youtubeur Norman Thavaud, mais de Loïc Tap, professeur de tennis dans le sud de la France. Dans cette séquence de quelques minutes à la réalisation soignée, il délivre des conseils destinés aux joueurs de tennis amateurs. Le phénomène du coaching en ligne a depuis quelques années atteint le monde de la petite balle jaune. L’offre s’est multipliée et des figures ont émergé.

Encadrant diplômé pour des jeunes pousses du tennis dans un club de Perpignan, Loïc est l’un de ces blogueurs de tennis influents, bien identifiés sur la toile. « Cela a commencé modestement, par une vidéo tournée avec mon frère, sur le transfert de poids pendant un coup droit ». Dans un premier temps, le sportif choisit de décortiquer la technique. Un créneau largement occupé, tant les articles et vidéos sur la technique au tennis foisonnent déjà sur internet.

De bons retours l’encouragent à continuer. « Je me suis dit ‘c’est parti’ ». Mais il change sa raquette d’épaule : terminées les vidéos s’attachant à la technique, « trop compliquées à monter » et surtout « trop communes ». Place aux conseils tactiques (comment bien démarrer le second set, jouer contre un volleyeur…). Et pour accéder à la collection complète de coaching en ligne, l’amateur devra s’inscrire à son programme complet « progression tennis », payant.

Un système financier pensé et élaboré

La première vidéo, mise en vente à 7 euros -qui traite de la théorie des angles au tennis– est achetée par plus de cinquante personnes. Pourquoi un tel succès ? « L’explication est purement mathématique, étaye Loïc Tap. La plupart des amateurs ont peu d’heures de cours par semaine. Les profs n’ont pas le temps de leur donner des conseils tactiques. » Une intuition confirmée par un sondage soumis à ses abonnés, lui permettant de dresser le portrait type de son élève virtuel : « il joue en moyenne trois heures par semaine et participe à quelques tournois. »

L’ambition pécuniaire, assez modeste, s’était imposée d’elle-même peu après la genèse du projet. « Sur le blog, je répondais toujours aux mêmes questions, avec du contenu gratuit. Ça me prenait des heures, alors je me suis dit ‘pourquoi ne pas monétiser ?’ Juste un peu d’argent, pour me motiver. » Le mécanisme qu’il met en place est parfaitement légal. Le paiement s’effectue via la plateforme en ligne PayPal. « Je transfère ensuite l’argent, que je déclare en tant qu’auto-entrepreneur », précise le tennisman de 27 ans.

Loïc a tout pensé et mûri en amont. Pour accoucher de son site, il a utilisé ses solides connaissances en informatique. Une double compétence de coach et d’informaticien atypique mais nécessaire, et qui pourrait expliquer le faible nombre de blogueurs tennis parvenant à monnayer leurs leçons. En rejoignant son académie « progression tennis », mise en place en décembre 2014, plus de 25 abonnés ont à ce jour obtenu un accès illimité à plus de 40 vidéos de coaching. « Alors que sur le terrain c’est déjà compliqué de prendre une dizaine d’heures de cours. »

Mais le Perpignanais ne souhaite pas concurrencer les structures d’enseignements de la Fédération française de tennis (FFT), dont il fait partie. « C’est plutôt une offre complémentaire aux cours particuliers, assure-t-il. Je suis un passionné, je veux juste partager mon vécu sur les compétitions et les centaines d’heures passées à enseigner auprès des membres de mon club. »

Des articles de blog rédigés selon les canons journalistiques 

Vincent Bonnin s’est engouffré l’an dernier dans cette brèche du coaching payant, ouverte –entre autres- par Loïc Tap. Mais une différence de taille sépare les deux hommes : Vincent n’est titulaire d’aucun diplôme reconnu par la FFT. « Je ne l’ai jamais caché », se justifie le quadragénaire, employé de commerce dans une grande enseigne. Sa légitimité, il l’a construite petit à petit dès 2011, en alimentant régulièrement son blog.

Avant de démarrer sa formation payant, Vincent Bonnin a donné de nombreux conseils gratuits, via des articles et des vidéos (capture d'écran Youtube)

Avant de démarrer sa formation payante, Vincent Bonnin a donné de nombreux conseils gratuits, via des articles et des vidéos (capture d’écran Youtube)

Chacun de ses articles s’inspire d’un style journalistique dans la forme et le contenu. « C’est vrai, j’essaie d’avoir la même déontologie. Je me documente, je recoupe mes sources et je vérifie tout », acquiesce le sportif domicilié à Rochefort. Des préparateurs mentaux et physique, des joueurs et même d’autres coachs de tennis en ligne sont croqués par sa plume, interrogés pour en « retirer le plus intéressant pour le lecteur ». D’autres articles s’attachent eux à la stratégie pure. Plusieurs vidéos, raquette à la main, sont également tournées.

« Puis en février 2015, j’estimais avoir trouvé la bonne formule », retrace Vincent Bonnin qui possédait alors « une base solide de lecteurs ». Mais ses attentes se brisent. Sa fameuse formule d’une cinquantaine de vidéos, -pour près de 500 euros-, s’avère trop ambitieuse. « J’ai eu quatre inscrits. Le rythme est dur à tenir, j’en suis à la moitié aujourd’hui », admet-il. La faute également à un « prix trop excessif », de l’aveu même du blogueur. « J’ai rectifié le tir depuis, en proposant un pack de 17 vidéos. »

Les enseignants diplômés « atteints » dans leur crédibilité

Peu après la sortie de son offre payante, des critiques acerbes se sont abattues sur Vincent –notamment sur sa page Facebook- de la part d’enseignants diplômés, effrayés à l’idée de perdre des élèves potentiels et donc leur gagne-pain. « Certains me disaient ‘c’est nul’, ou ‘c’est une grave atteinte à notre crédibilité’, voire pire. J’ai essayé de réagir avec sagesse. Je ne suis pas une menace, j’encourage même mes lecteurs à prendre des cours particuliers… ». De l’autre côté de la balance,  le blogueur a reçu le soutien de personnalités reconnues dans le monde de la petite balle jaune, tel que Ronan Lafaix, ancien entraineur du joueur français Stéphane Robert, 61e mondial en février 2010.

Un des soutiens du blogueur Vincent Bonnin est Ronan Lafaix, entraîneur pendant près de 10 ans du joueur français Stéphane Robert (Crédits : CC - Carine 06 - mai 2015)

Un des soutiens du blogueur Vincent Bonnin est l’entraîneur du joueur français Stéphane Robert (Crédits : CC – Carine 06 – mai 2015)

Si l’on doit juger la crédibilité de Vincent Bonnin à l’aune de son nombre d’abonnés, il a du poids. Plus active que celle de Loïc Tap, la communauté de Vincent Bonnin échange régulièrement dans les commentaires des articles du blog. Sur les 3000 abonnés à sa newsletter, 447 ont répondu fin 2014 à un questionnaire destiné à concevoir son programme payant. Le profil type qui émergea des retours des internautes ressemblait fortement à… Vincent Bonnin lui-même. « Il s’agit d’un homme de plus de 45 ans, classé en quatrième série (lui est classé en troisième série, au-dessus, ndlr) et qui a envie de s’améliorer », s’amuse-t-il. Il a extrait de ces données les trois aspects peu traités, selon lui, dans les clubs de tennis. D’abord, la tactique, car « les amateurs ne savent pas quoi faire de la balle », ensuite le mental, « trop peu abordé en France en général », et enfin, la formation physique, « surtout l’échauffement d’avant-match ».

« J’ai senti que je progressais dès le début de la formation »

Pour leurs leçons, Loïc Tap comme Vincent Bonnin ne se sont pas tout de suite présentés face caméra avec une aisance naturelle et un discours spontané. Ils se sont constitués un solide bagage en marketing en suivant des formations sur internet. Pour attirer le chaland 2.0, ces blogueurs usent de stratagèmes commerciaux classiques. Sur leur page d’accueil, un encadré vide incite le joueur curieux à rentrer son adresse mail, avec la promesse de recevoir au choix contenus exclusifs, guide de jeu en PDF ou encore conseils de jeu quotidiens. Les coaches captent ainsi facilement de nombreux inscrits à leurs newsletters. Il leur suffit ensuite de proposer, entre deux mails, leur programme payant.

Impression écran page d'accueil du site http://www.tennis-tactique.com/.

Les encarts invitant les internautes a rentré son adresse mail permettent aux blogueurs de gonfler leur nombre d’abonnés. Impression écran page d’accueil du site http://www.tennis-tactique.com/.

Félix a mordu à l’hameçon en septembre sur le blog Tennis Tactique, fondé par Alexis Santin. Lorsqu’il reçoit peu après une offre pour du coaching, l’adolescent de 16 ans ne bronche pas. « J’ai pris ça au sérieux. Je voulais vraiment progresser et un prof particulier aurait coûté trop cher. » Il débourse donc 150 euros –« le prix d’une raquette »-, pour une trentaine de fiches tactiques, autant de vidéos et un échange privilégié par mail avec le blogueur. Le site d’Alexis Santin est probablement le plus « élitiste » : les futurs abonnés doivent répondre à des critères de motivation.

Le lycéen, lui, est gonflé à bloc. Le professeur de son club ne lui suffit plus. « C’est vrai que tactiquement, on ne nous apprend pas grand-chose… lâche Felix. Quel gosse rentre chez lui et annonce à ses parents ‘c’était super on a eu un cours de stratégie’ ? C’est pas le cas dans mon club en tout cas. On a peu d’adhérents, c’est plus orienté plaisir et loisir. » Il démarre donc la formation, sans brûler les étapes, « fiche par fiche ». Quelques semaines plus tard, il terrasse en trois sets un joueur plus âgé et mieux classé que lui. Un hasard ? « J’ai senti que je progressais dès le début de la formation. Je me sens mieux sur le terrain, plus concentré. »

« Si un blogueur non diplômé donne un cours, il est hors-la-loi »

Qu’en pense la FFT ? Directeur technique national (DTN) adjoint en charge du département formation et enseignement au sein de la Fédération française de tennis, Bernard Pestre tique quand on évoque une potentielle carence de tactique chez certains moniteurs. « Depuis plus de quinze ans, la tactique a pris le pas sur la technique dans la formation de nos diplômés. Même les enfants s’initient à cet aspect du jeu dans la nouvelle école de tennis Galaxy (réforme, initiée par la FFT en 2014, destinée aux licenciés âgés de 12 ans et moins, ndlr) ! » Il s’étonne qu’en une heure de cours, un professeur ne puisse pas délivrer des concepts de jeu de base. « Après, ça dépend de la qualité du prof… »

Une qualité pourtant vantée par Bernard Pestre. « « Nos enseignants ont suivi 1200 heures de formation. Ailleurs en Europe, on obtient parfois un diplôme après 60 ou 80 heures seulement. » La France est l’un des seuls pays à réglementer à ce point l’encadrement sportif. « D’ailleurs, si un blogueur non diplômé donne un cours sur un terrain raquette en main, il est hors-la-loi (selon l’article L212 du code du sport, ndlr), prévient-t-il. C’est une question de sécurité des pratiquants. » Cependant, il n’est pas irrité ni étonné par le succès de ces blogs. « Quelqu’un qui est mordu de tennis voudra toujours en savoir plus. Les fiches thématiques, avec des recettes simples, c’est évident que cela fonctionne. Dans leur position, je ferais pareil. » Les fanatiques de la raquette sont libres de préparer leur propre tambouille, à base d’enseignants labellisées FFT et saupoudrée d’un soupçon de coaching en ligne. Mais peu importe le dosage, c’est sur le terrain qu’il faudra aller chercher la victoire.

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