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In the French à Roland-Garros : un documentaire sans saveur

Voulue comme la suite de l’excellent film-documentaire The French de William Klein, retraçant l’édition 1981 des Internationaux de France, Géraldine Maillet s’attaquait à une montagne : faire de même lors de Roland Garros 2015 dans In The French. Un pic trop haut pour elle, et pour n’importe quel cinéaste, tant il est devenu compliqué de pénétrer dans l’intimité du sportif professionnel d’aujourd’hui.

Le stade Roland-Garros

L’affiche de Roland Garros 1981, fond beige et cheveux dorés sous un bandana bleu-blanc-rouge, nous renvoie au sixième et dernier titre de Björn Borg porte d’Auteuil. C’est d’ailleurs la première image de The French, le documentaire de William Klein sur Roland-Garros sorti en 1981. Sur un escabeau, on ajuste le portrait du Suédois au-dessus de la grille d’entrée du stade, signe que le tournoi peut débuter. En 2015, dans In The French, Géraldine Maillet propose de démarrer son documentaire sur la même image, mais exposée cette fois-ci dans les couloirs de Roland-Garros. Toutes les affiches sont disposées au millimètre près, lumière d’appoint s’il vous plaît, moquette au sol nettoyée à la perfection. Certes, on en prend plein les yeux avec cette mise en scène très « Festival de Cannes ». Mais on préfère l’innocence de l’ouvrier des années 80 candide du tennis, le tribunal des flagrants délires sur son transistor, disque de Michel Sardou dans son blouson, accrochant l’affiche en ouverture du film de Klein. Les époques ont changé.

Une filiation voulue

Ancienne égérie de Klein dans les années 1980, la réalisatrice a contacté la Fédération Française de Tennis pour tourner la version 2015 de The French. Elle fut vite recalée car il est devenu impossible de faire du Klein aujourd’hui. Géraldine Maillet réitère alors sa demande «pour filmer [s]on époque, et filmer Roland Garros dans son époque ». Réponse finalement positive en mars 2015.

L’équipe de Géraldine Maillet a fourni un travail de grande qualité au niveau de l’image. Les prises de vues sont superbes, les colorations de la terre-battue à tout moment de la journée sur le court Philippe-Chatrier font rêver. Son équipe -quatre caméras et trois preneurs de son- se plonge bien dans le décor et dépeint avec fidélité le côté sportif du tournoi. La narration non-linéaire de la finale messieurs est par exemple bien pensée.

Björn Borg devant l'affiche de Roland-Garros 1981

Bjorn Borg devant l’affiche de Roland-Garros 1981

Voilà In The French, avec cette première scène et l’affiche de Borg cheveux blonds, le vrai Borg cheveux blancs, la réalisatrice interpellant le champion. « Vous rappelez-vous de The French ? Le film de 1981 ? Ce film c’est grâce à vous. Voici la suite. Vous m’avez inspirée ». Comme trait d’union à The French, Maillet s’attache à retrouver les grands personnages du film de 1981. Borg, Noah et Ruzici se prêtent volontiers au jeu, mais sous forme d’interview, où l’on sent la présence de la caméra…sans vraiment de spontanéité.

34 ans de professionnalisme plus tard

A la vue de ces interviews me prend l’envie de bondir devant l’écran. Qu’elles paraissent loin, les confidences de Yannick sur la table de massage, en slip kangourou, après sa victoire contre Vilas ! Qu’elles paraissent loin, les jupes plissées Ellesse de Virginia Ruzici qu’elle part elle-même laver dans l’évier des vestiaires féminins ! Qu’elles paraissent loin les facéties d’Ilie Nastase, qui firent dégoupiller Eliot Teltscher. Des images qui marquent l’esprit lorsqu’on visionne The French.

Aujourd’hui, dans In the French, John McEnroe ne s’énerve plus dans les travées de Roland, même quand Novak Djokovic oublie de le saluer. Nous vivons dans ce monde si policé du tennis au XXIème siècle. Ce que les joueurs avouent sans crainte d’ailleurs, mais avec beaucoup de nostalgie. Yannick Noah confie qu’il n’a jamais été numéro un mondial et qu’il ne ressent donc pas ce que vit Novak Djokovic. Mais qu’il ne regrette pas sa jeunesse de fêtard.

Virginie Ruzici, vainqueur de Roland-Garros en 1978

Virginia Ruzici, vainqueur de Roland-Garros en 1978

Aujourd’hui agent de Simona Halep et consultante pour la télévision roumaine, Virginia Ruzici estime la chance qu’elle a eu d’avoir gagné la première finale télévisée de Roland Garros. « Mais aujourd’hui, ça n’a plus la même saveur. C’est tout calculé, ça manque de spectacle ». Ilie Nastase, lui, reste fidèle à son style. « Nous n’avions pas de kiné, de nutritionniste, de préparation physique…enfin on avait les boîtes de nuit… ». La meilleure scène du film se passe au restaurant où deux journalistes attablés refont le monde du tennis des années 1980. Il s’agit de Philippe Bouin, alors à l’Equipe, et de son pendant transalpin, Ubaldo Scanagatta. Avec son délicieux accent italien, Ubaldo raconte le tennis de Lendl. « Il a inventé la préparation physique ». Puis Ubaldo arrive au même constat que les anciennes gloires de la petite balle jaune. « Ce n’est plus comme avant. »

Dans In The French, en vérité, on oublie de nous raconter des histoires. Tout reste lié à l’image que le champion donne sur le court. On n’a pas (ou très peu) de off. Le spectateur curieux et l’amoureux du tennis veulent la même chose : sentir l’atmosphère de l’intérieur, au travers de plans que l’on n’a pas vus sur nos moniteurs. En vain. Pas de caméras plongées dans le vestiaire des arbitres avant un grand match. Très peu d’images des cars régies avec les centaines de caméras disposées sur les dix-sept courts. Aucune image en immersion près d’un entraîneur stressé par la partie de son/sa protégé(e). Pas de colères de Fabio Fognini, de confidences de Gaël Monfils, d’Adriano Pannatta faisant la queue pour accéder aux courts annexes comme tout le monde. Ni d’images d’Andrea Arnaboldi prenant le café en terrasse, après avoir terrassé 27-25 au troisième set Pierre-Hugues Herbert en qualifications.

Des motifs d’espoir pour l’avenir

Parmi les images de matches sans grand intérêt -environ la moitié du film-, quelques séquences sont pourtant prenantes. De rares joueurs se sont pris au jeu et ont laissé la caméra s’introduire dans leur quotidien. Les colères saines de Serena Williams dans un entraînement où elle ne sait plus servir. L’attitude de son entraîneur Patrick Mouratoglou. Nick Kyrgios, le chaud et turbulent australien répondant au téléphone d’un journaliste local à l’autre bout du monde. Ou le but qu’il encaisse dans une partie de Playstation.

Kyrgios In The French

Nick Kyrgios passe le temps devant la Playstation (capture In The French)

Géraldine Maillet nous offre aussi quelques images de Tsonga, bien plus humain que la bête physique qui transparaît à l’écran. Salle de musculation avec sourire et selfie avec les jeunes pour la journée des enfants. Mais c’est Toni Nadal qui surprend le plus. « Avant, les joueurs mesuraient 1m60, 1m65, jouaient avec des raquettes en bois, des balles sans pression. Et on jouait au tennis, confie l’entraîneur et oncle du nonuple vainqueur de Roland-Garros. Du spectacle, du jeu, des oppositions, des variations dans le style. Aujourd’hui, tous les joueurs sont des bêtes physiques, et le matériel est à la pointe de la technologie. Si l’on veut retrouver le tennis offensif de l’époque, il convient de changer des choses… ». Dans In The French, en vérité, les acteurs principaux du tennis donnent une vision critique de leur sport et confient une certaine nostalgie. « Que l’on garde bien en tête une chose essentielle pour moi, conclut Björn Borg en fin de documentaire. Personne ne survit au tennis, c’est le tennis qui reste. » 

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Stéphane
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