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The French, la comédie humaine de Roland-Garros

En 1981, dans « The French », le photographe William Klein immortalisait pour la première fois les coulisses de Roland-Garros, tournoi alors réservé aux privilégiés. Retour sur ce chef-d’oeuvre du docu sportif, aux antipodes de la couverture actuelle de l’événement.

Noah The French

Nous sommes en 1981. Björn Borg, à genoux, conquiert son sixième et dernier titre Porte d’Auteuil, au cours d’une quinzaine à rebondissements. Quatre ans avant Strip-tease, qui a révolutionné le genre du documentaire, le photographe avant-gardiste William Klein eut l’audace de laisser s’exprimer les artistes de la petite balle jaune devant sa caméra. Klein, qui a profondément bouleversé le monde de la photo de mode, se voyait confier une mission inédite avec son documentaire « The French » : faire vivre au téléspectateur une totale immersion dans cette édition 1981 des Internationaux de France. Vestiaires, salles de massage, loges…sa caméra se faufile dans les recoins les plus secrets du Stade Roland Garros, tout cela dans la plus grande discrétion.

Un caractère inédit

Nous voilà plongés dans les préparatifs du tournoi. Les affiches officielles sont collées à la dernière minute. On aperçoit Patrice Dominguez dans le rôle du traducteur de Borg, le suédois tapant des balles sur le toit des Galeries Lafayette avec quelques gamins présents. Perruque blonde maintenue par son légendaire bandeau, armé de sa raquette en bois, « Ice Borg » répond aux questions de la presse…et fait la bise à la jeune fille qui renvoyait sa dernière balle. Pendant toute la durée du documentaire, aucune voix ne vient perturber le téléspectateur et les images suffisent. « Tu sais combien prend Borg pour cet évènement ? » entend-on.

William Klein s’immisce au-dessus de l’épaule de n’importe quel acteur du tournoi : il jongle entre le stadier contrôlant les billets, ne pouvant éviter la cohue aux abords du stade, au kiné venant masser Yannick Noah avant son match contre Guillermo Vilas, en passant par le ramasseur de balles de l’exhibition entre numéro un mondiaux, Jimmy Connors et Ilie Nastase.

Chaque scène est un bijou. Par sa vérité, son caractère comique, son authenticité. On aperçoit Ion Tiriac en tribunes, déjà avec une petite moustache, discutant avec Jean-Paul Loth peigné à la perfection. Dans les vestiaires, la roumaine Virginia Ruzici, lauréate du tournoi deux ans plus tôt, ambitionne gros sur cette édition, mais redoute Chris Evert. Arthur Ashe en loges, est ébahi par le talent de Noah, martyrisant Vilas. L’américain en parle avec Patrice Hagelauer, lui-même plus impressionné de discuter avec l’ancien numéro un mondial que de voir jouer à la perfection son jeune poulain, un certain Yannick.

Ce témoignage de deux heures regorge de moments rares, farfelus, de chemises à grand col, de pantalons « pattes d’eph », de balles sans pression, de Yannick Noah avec les cheveux courts, de Patrice Dominguez avec les cheveux longs, de revers à une main, de volées…  Ne manque que l’album de Michel Sardou pour s’imaginer 35 ans plus tôt.

Un œil avant l’hyper-médiatisation

A l’époque du documentaire, Roland prenait une autre dimension. Président de la FFT jusqu’en 1973 puis de la Fédé internationale de 1977 à 1991, Philippe Chatrier avait fait de la quinzaine le rendez-vous incontournable du tennis mondial. La stratégie de communication est repensée au début des années 80. Après le Village des partenaires, on imagine l’affiche officielle et on construit le court n°1 pour désengorger le Central. Les prix Orange, Citron et Bourgeon voient le jour l’année du documentaire et, deux ans plus tard, le tournoi se dote de son centre de presse. C’est alors que le tennis redevient sport olympique. Plus d’un million de licenciés vivent leur passion sur les courts, un chiffre six fois plus élevé vingt ans plus tard.

Bjorn Borg - The French

Si en 1976, Yves Mourousi était le seul journaliste à lancer le journal de 13h depuis la porte d’Auteuil, suite à la défaite héroïque de François Jauffret contre Borg, les médias du monde entier s’arrachent désormais la diffusion du tournoi. 102 chaînes le relayent, dans 214 territoires, ce qui fait de Roland Garros l’évènement français le plus retransmis à l’international.

Diffuseur depuis 1987, France Télévisions développe des moyens considérables pour retransmettre les deux semaines de compétition : soixante caméras disposées sur les courts et dans les allées, studios, terrasses du stade…  Nouveauté pour cette édition 2015, des caméras « géraniums » seront installées, et la diffusion des 17 courts est assurée sur les plate-formes second écran de France Télévisions et Eurosport. Bien loin de William Klein et ses trois caméras pour réaliser son film.

Chaleur humaine

Témoin d’une époque, et à la fois hors du temps, William Klein dépeint simplement ce que les choses sont : la manière dont pudiquement les champions s’expriment, le tout sublimé par une image de qualité. Un casting de rêve : Borg, Vilas, Noah, Pecci, Lendl, Connors, McEnroe, Nastase, Navratilova ou Chris Evert… La pression pesant sur les joueurs est palpable, les rêves, les gloires, mais aussi les angoisses des champions et championnes sont disséqués. Les groupies et autres fans dans les tribunes ne sont pas oubliés. Ce documentaire est un regard porté sur la société de l’époque, bien plus qu’un simple compte-rendu d’un tournoi réservé aux bourgeois péteux du XVIème arrondissement : Roland Garros devient un phénomène sociétal.
Si n’importe quel amateur de tennis appréciera regarder ce film, tout le génie de Klein réside en sa capacité à fasciner un spectateur novice. Qui en arrivera à la même conclusion : un chef-d’œuvre.

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Stéphane
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