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Lucie Décosse : « Les seules fois où je m’énerve, c’est quand je joue au tennis »

Championne olympique de judo en 2012 à Londres, Lucie Décosse a un palmarès à faire pâlir nombre de sportifs. Désormais entraîneur de l’équipe de France cadettes, la judokate de 34 ans nous parle du lien qu’elle a entretenu avec le tennis tout au long de sa carrière.

Lucie Decosse- JP Loyer
Crédits : Jean-Paul Loyer

Quatre fois championne d’Europe, trois fois championne du monde, médaillée d’argent à Pékin et, surtout, championne olympique en 2012 à Londres, Lucie Décosse est l’une des sportives françaises les plus titrées de l’histoire. Il y a quelques mois, la judokate de 34 ans s’est livrée dans « Je suis restée debout », son autobiographie publiée aux Editions du Moment. Enfant du judo, Lucie Décosse a eu un parcours jalonné par le tennis à plusieurs reprises. Désormais entraîneur de l’équipe de France cadettes, « la Discrète » nous raconte le lien qui relie son sport à la balle jaune, un sport qu’elle a pratiqué pendant son enfance et qui l’a suivie pendant toute la durée de sa carrière.

Lucie, quels sont tes souvenirs d’enfance liés au tennis ?

J’ai fait du tennis à six ans en club, à Ecouen, dans le Val d’Oise, avec ma soeur. Je me souviens que ça n’a pas duré longtemps, un an tout au plus. Un jour, à l’entraînement, on avait eu une longue séance d’échauffement, avec des jeux. Le soir, j’étais rentrée chez moi et j’avais dit à mes parents « non, ça ne me va pas, on ne fait que des jeux, on ne joue pas au tennis ! » (rires) Et donc, ça ne m’a pas plu. Mais bon, après, j’ai toujours continué avec mes potes. Pendant Roland-Garros, par exemple, je me rappelle qu’on prenait notre raquette et qu’on allait jouer sur un terrain pas très loin. On faisait notre tournoi à nous.

Est-ce qu’à l’époque tu regardais déjà les matchs de tennis à la télé ?

Oui, j’ai commencé à suivre la Coupe Davis pendant l’époque de Yannick Noah et de Saga Africa. Après, je me suis surtout intéressée au tennis à partir de la fin des années 1990, avec les soeurs Williams. L’histoire de ces deux soeurs mises au tennis par leur père, parce qu’il voulait qu’elles soient les meilleures, ça m’a marqué. Dans le tennis, ce n’était pas habituel. Même chose pour Agassi, on parlait beaucoup de son look parce qu’il sortait du lot. Ensuite, il y a eu les années Kuerten. C’était le Brésilien sympa qui gagnait. On s’est intéressés à certains joueurs pour leur particularité. Mais je pense aussi qu’on retient les joueurs qu’on nous montre. Je suis sûre qu’il y a plein de joueurs intéressants sur le circuit, comme Edouard Roger-Vasselin, mais qu’on parlera moins d’eux parce qu’ils n’ont pas forcément quelque chose de particulier. Pourtant, le lecteur lambda, qui a une vie « normale », s’identifierait peut-être à certains de ces sportifs.

De quelle façon le tennis a joué un rôle dans ta préparation de judokate ?

C’est un sport que j’ai découvert un peu plus en 2007, durant mon année à la Team Lagardère. J’y ai croisé certains joueurs, comme Nicolas Mahut, Richard Gasquet, Paul-Henri Mathieu. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment ils s’entraînaient. Ensuite, je me suis inspirée du tennis dans ma quête de la meilleure équipe pour m’encadrer. Je me suis entourée d’un préparateur physique, d’un entraîneur vidéo et d’un entraîneur technique. Le but était d’avoir une sorte de team qui puisse me suivre comme si j’étais une joueuse de tennis professionnelle.

Justement, Xavier Moreau, ton préparateur physique chez Lagardère, fait désormais partie du staff de Yannick Noah. Est-ce qu’il se servait de son expérience du tennis pendant vos séances ?

Oui, il utilisait le tennis pour me motiver. Quand tu t’entraînes dans un endroit connu et que le mec qui entraîne ces mêmes gens te dit que ce que les tennismen font, c’est beaucoup moins dur, et que toi, tu fais « un vrai sport », ça motive ! Maintenant, je connais mieux les différences. L’un de mes amis s’entraînait chez Lagardère avec d’autres joueurs de tennis et les entraînements n’avaient rien à voir. Il y avait beaucoup plus d’intensité dans la séance du judoka que dans la séance du tennisman. La différence, c’est qu’au tennis, tu as tout le temps des matchs. Ton entraînement ne peut pas être intense tous les jours car tu dois garder une fraîcheur. Nous, au judo, on a une compétition tous les mois, donc on a beaucoup plus de séances dures. A la fin, on est morts. On est sur le point de vomir. On se retrouve dans un état pas possible. A l’INSEP, tu finis à la ramasse toute la semaine. A un très haut-niveau, on passe beaucoup plus de temps à s’entraîner qu’à faire de la compétition.

Tu touches un point intéressant sur l’intensité de la saison de tennis. Il y a des tournois toutes les semaines et les joueurs ne peuvent vraiment souffler qu’en fin de saison. Ce n’est pas la même chose au judo. Est-ce qu’il t’est arrivé de te sentir privilégiée en discutant avec des tennismen ?

Etre tennisman pro à seize ans comporte des avantages et des inconvénients. Si on regarde de l’extérieur, on va dire que les meilleurs tennismen sont tranquilles, qu’ils partent aux quatre coins du monde, qu’ils prennent 10 000 dollars à chaque fois. Mais les joueurs de tennis, tu ne les vois jamais. A chaque fois, ils sont invités dans des évènements mais ils ne peuvent pas venir, parce qu’il y a telle ou telle compétition. Ils vivent beaucoup de choses, mais ça ressemble peut-être à une vie où ils sont tout le temps dans un avion. Certes, au tennis, il y a un mec qui te porte tes raquettes. Un mec qui te masse. Et nous, au judo tu prends ton sac, tu vas à ta compétition et tu demandes un massage seulement si t’es en demi-finale (rires). Mais les tennismen gèrent toute leur carrière eux-mêmes. Ils apprennent tôt à être autonomes. Alors qu’au judo, c’est la fédération qui fait tout. Alors d’accord, on a moins de sponsors, moins d’argent mais il y a des libertés. Il y a aussi un côté famille entre nous. Je suis super contente d’avoir fait des « barbeucs » avec mes copines le samedi ou d’avoir été en stage au Japon pendant quinze jours. Avec mes copines de l’équipe de France, on a des souvenirs de malade. Aux Etoiles du sport, j’avais discuté une fois avec Marion Bartoli. Elle était contente d’avoir arrêté car elle se consacrait totalement à son tennis. Elle était aussi ravie de voir cette ambiance entre les sportifs.

Lucie Decosse - Mizuno

Dans ton autobiographie, tu dis que pendant ta carrière, tu abordais tes combats dans la peau de Roger Federer. Pourquoi t’identifiais-tu à lui ?

Federer a été un modèle. D’abord, j’ai le même âge que lui. Ensuite, c’est quelqu’un qui avait une sorte de force intérieure, qui ne laissait pas paraître beaucoup de choses et ça me ressemblait un peu. Alors, je me suis identifiée à lui. Je me suis mise dans sa peau pour aborder mes combats. Quand tu fais partie des meilleures, comme lui, et que tu arrives sur un tournoi, que tu es attendue et que tu es obligée de gagner, tu dois savoir gérer ton mental. Ensuite, pendant le tournoi, je me disais que chaque combat était un match de tennis. Qu’il fallait que je gagne, mais que ce n’était pas fini derrière car il y avait encore des tours à passer. Alors, je prenais les matchs les uns après les autres. Ca me permettait de me donner à fond.

Ce qui est intéressant, c’est que Federer n’avait pas un mental aussi solide au début de sa carrière. Il avait tendance à s’énerver facilement, à lancer sa raquette lorsqu’il perdait un point… est-ce plus simple de gérer son mental pendant un combat ?

Pour Federer, ça ne m’étonne pas vraiment. Je veux bien croire que beaucoup de joueurs cassent des raquettes de tennis. Je suis super calme, je ne m’énerve jamais, mais les seules fois où ça m’arrive, c’est lorsque je joue au tennis ou au squash. D’ailleurs, je me suis tellement énervée en jouant au tennis, que je n’y joue même plus. Je ne ressens pas ça dans d’autres sports car j’ai toujours l’impression de pouvoir me rattraper. Au tennis, non. J’ai l’impression que quand tu commences à perdre des points, surtout sur tes propres erreurs, c’est terminé. J’ai le sentiment que l’adversaire me domine et que je suis en train de craquer. Au judo, tu peux retourner la situation à tout moment avec un ippon. Et tu gagnes. Alors qu’au tennis, tu dois remonter point par point. Les mecs qui perdent deux sets et qui remontent, je trouve ça énorme. Alors, certes, ils ont l’habitude et moi j’ai l’habitude de faire cinq minutes de combat. Mais j’admire ce mental. Je n’ai pas la patience. Si je prends 6-1 dans le premier set, je sais que je vais lâcher l’affaire… (rires)

Dans le tennis féminin, la rivalité entre certaines joueuses n’est pas une légende. Dans les années 90, c’était Steffi Graf et Monica Seles. Plus récemment, Maria Sharapova et Serena Williams. Au judo, c’est possible de se faire des amies ?

Dans le judo, on est tout le temps ensemble. Tu t’entraînes au quotidien avec tes adversaires. Même si tu ne les aimes pas parce que tu vas combattre contre eux, tu les vois tous les jours, donc tu es obligé de créer quelque chose. Au tennis aussi, mais il n’y a pas autant besoin qu’un sparring-partner soit du même niveau que le joueur ou la joueuse. Au judo, par contre, il faut vraiment que l’autre combattante soit à ta hauteur. Autre chose, quand tu fais du très haut-niveau, si tu ne t’entraînes pas à l’INSEP, tu ne peux pas t’entraîner. Tu peux aller dans ton club, mais tu ne progresseras pas. Et puis, il y a l’aspect relationnel. Pendant quatorze ans, en équipe de France, tu évolues avec les mêmes personnes. Mes copines du judo, ce sont les mêmes aujourd’hui.

Crédits : Jean-Paul LoyerCrédits : Jean-Paul Loyer

Dans ton livre, tu parles de la différence de médiatisation entre Teddy Riner et toi. Tu as été bien lotie par rapport à d’autres Françaises, mais que dans L’Equipe, par exemple, c’était « Teddy loin devant, et Lucie loin, derrière ». Le tennis féminin est aussi sous-médiatisé au profit du tennis masculin. Comment s’explique cette différence de traitement ?

Quand tu fais du judo et que tu es une fille, on va te dire que ce que tu fais, ce n’est pas vraiment du judo. Après, quand j’ai commencé à être sportive de haut niveau, à l’INSEP, j’ai suivi quasiment tous les sports de façon plus attentive donc j’ai davantage suivi le tennis. Je me demandais pourquoi il y avait autant de différence entre la médiatisation du tennis féminin et du tennis masculin. Puis, j’ai essayé de citer le top 5 féminin. Impossible. Alors que les hommes, c’était facile. Chez les filles, le top 10 change tout le temps. En constatant qu’entre les tennismen français, on connaissait autant Jo-Wilfried Tsonga qu’Alizé Cornet, j’ai essayé de comprendre la différence de traitement. Un jour, quelqu’un m’a affirmé qu’elle s’expliquait par la différence de niveau. Cette personne disait qu’un joueur en club pouvait battre Amélie Mauresmo. Cela dit, il y a quand même eu ce fameux match (Lucie fait référence à la « bataille des sexes », le match entre Billie Jean King et Bobby Riggs, ndlr). Quoiqu’il en soit, l’idée qui persiste, c’est qu’en termes de médiatisation, le tennis s’en sort très bien comparé à d’autres sports.

D’autres sports comme le judo ?

Teddy (Riner, ndlr) est huit fois champion du monde. Pourtant, il m’est arrivé de discuter avec des gens qui ne le connaissaient pas mais qui connaissaient Jo-Wilfried Tsonga ou Richard Gasquet. Roland-Garros y contribue et les matchs sont diffusés sur France 2. Au judo, le tournoi de Paris passe sur L’Equipe 21 donc il y a moins de téléspectateurs. C’est pareil pour d’autres sports. J’ai entendu Teddy dire qu’il était champion du monde huit fois, mais qu’il était moins médiatisé qu’un footballeur (en fait, il s’était exprimé suite à la polémique liée à son salaire, ndlr). Après, c’est normal de comparer. Lui aussi, quand il était que deux fois ou trois fois champion du monde, il était déjà plus connu que le champion du monde de squash ou de lutte. Ca fonctionne comme ça.

A propos de la différence de médiatisation entre les sports, tu nous racontes dans le bouquin l’histoire de cette voiture, qui était d’abord réservée à Alizé Cornet, mais qui te reviendra au final.

Je suis trois fois championne du monde et championne olympique. A plusieurs reprises, dans le cadre d’invitations pour des médias ou des évènements, on m’a dit que ce ne serait pas moi parce que ce serait Alizé Cornet ou Marion Bartoli. Lorsque j’étais chez Lagardère, il y avait des voitures pour les sportifs. On m’a dit qu’il n’y en avait pas pour moi, donc j’ai répondu que ce n’était pas grave. Et puis, quelques temps après, on m’a finalement dit qu’on avait réussi à récupérer une voiture pour moi car Alizé Cornet n’avait pas le permis. Alizé Cornet, je ne l’ai jamais rencontrée, je ne la connais pas du tout, je ne la vois que jouer donc je n’ai rien contre elle. Mais quand je vois sa notoriété comparée à son palmarès, je me dis « whaou ». En plus, ce n’est pas quelqu’un qui fait de la pub. On ne la voit pas non plus dans les émissions tous les quatre matins. Après, tant mieux pour elle. Ca permet de médiatiser le sport féminin et le tennis féminin. Marion Bartoli avait aussi l’image de la fille qui se battait et qui avait l’air gentille. Puis derrière, elle a été forte. Elle a pu investir ses gains dans son activité d’entrepreneuse. Tout ça, c’est plus facile quand tu es dans le tennis. Tu as une notoriété grâce à ton sport. Et quand tu as gagné des millions, tu peux investir. En judo, même quand tu es champion du monde, si tu arrives à t’acheter un appartement, c’est déjà bien. Malheureusement, cette hiérarchie-là se voit même au sein d’un même sport. Ce sera plus facile pour Teddy Riner que pour le judoka lambda qui a gagné un peu d’argent. Après, si les tennismen gagnent plus d’argent que nous, c’est parce qu’il y a plus d’argent. Et ça n’enlève rien au mérite du sportif. Pour un tennisman comme pour un judoka, la notion d’effort est la même. On se sacrifie tous pour notre sport.