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« A Roland-Garros, un tweet a plus d’importance qu’un article bien écrit »

Selon le journaliste italien Carlo Carnevale, les journalistes de Roland-Garros passent de plus en plus leurs journées à produire du contenu et dans l’entre-soi. D’après lui, ils ne communiquent pas assez entre confrères et ne profitent pas assez du privilège d’être un journaliste sur le tournoi. A tort.

Roland-Garros en 2006 (Crédits : Flickr/Tybo)

Carlo Carnevale est un journaliste italien spécialisé tennis. Dans un billet publié sur le média italien UbiTennis, il s’exprime sur le travail de ses confrères sur le tournoi. Selon lui, pendant le tournoi, les journalistes s’imposent une exigence de plus en plus ardue, car il faut produire encore plus…toujours plus vite. Et être vu sur les réseaux sociaux avant de chercher faire du bon travail. Carlo Carnevale juge également que les journalistes ne profitent plus assez du privilège d’être sur le tournoi et n’échangent plus de façon informelle et désintéressée entre collègues. Un cri du coeur dont vous vous proposons la traduction ci-dessous.

Article traduit de l’italien par Assia Hamdi.

Les histoires des barons de la salle de presse.

Lorsqu’un tweet est plus important qu’un article bien écrit.

Dans n’importe quel tournoi de tennis, les conférences de presse sont souvent un sujet source de débats : sans même se cacher, les plus anciens travailleurs du tennis reprochent aux joueurs de se planquer derrière des affirmations de circonstance, des phrases toutes faites, comme « ce sera un match difficile ». C’est surtout le cas des joueurs phares : ceux dont on parle le plus sont ceux qui en disent le moins. On entend ainsi des « Roddick et Safin manquent au circuit, encore plus Ivanisevic » ou « on aimerait plus de joueurs comme Gulbis ou Stakhovsky ». Il est loin le temps où les interviewés n’avaient pas peur de faire des déclarations qui dérangent. Où les joueurs s’en fichaient que leur photo figure en une du journal et qu’elle soit surplombée de gros guillemets. Le temps où les journalistes partageaient les soirées des joueurs et où ils entretenaient avec eux des rapports bien plus étroits. C’était l’époque où un réseau de contacts faisait la différence, où une information circulait de façon plus disparate, du porte-parole dans un ascenseur aux bruits de couloir révélés par le gardien des vestiaires. C’est en tout cas ce que les plus anciens racontent aux (quelques) jeunes aspirants journalistes de la salle de presse.  

Aujourd’hui, l’ambiance est bien plus froide que celle dont se souviennent les confrères « dinosaures » de toutes nationalités qui continuent de peupler les tournois de tennis du monde entier. Le centre des médias se divise entre les légendes de la carte de presse et la nouvelle génération de stars du web. Avec un même fil conducteur : l’allergie à la cordialité, qui tombe parfois dans la mauvaise éducation. Le matin, pas un « bonjour » ne résonne dans la salle. On y dénombre quelques ghettos de maniaques du web et quelques compatriotes. Peu d’entre eux se tendent la main pour se présenter, comme si les relations publiques ne pouvaient pas exister sans un échange professionnel.

Ce n’est pas un hasard si le seul qui prend encore le temps de saluer et de discuter est le journaliste italien Gianni Clerici. Il est d’un autre temps. Les quelques journalistes de moins de 30 ans cherchent à se lier d’amitié et surtout, à se soutenir les uns les autres, en se conseillant sur les comptes Twitter qu’il faudrait suivre, ce qui pourrait être vital pour pouvoir entrer dans la secte de ceux qui importent. C’est peut-être le plus triste, la transposition naturelle de ce que la société actuelle est en train d’imposer : la quantité remplace la qualité, le fait d’être très suivi garantit de la visibilité et donc l’accès à des interviews et des privilèges de tout genre. Que les éventuels articles soient nuls importe visiblement peu. Ce sont évidemment les conséquences du bombardement d’informations, de la facilité de consommation de l’actualité : vite fait, bien fait, un point c’est tout.

Peu de journalistes enseignent, peu apprennent. Parce qu’en général, les confrères les plus experts sont peu disponibles, ils préfèrent rester entre eux ou avec eux-mêmes, sans interagir avec les novices. Ou alors seulement pour transmettre un conseil qui sera appliqué comme s’il s’agissait d’un passage de la Bible. Et parce que les phénomènes du web font preuve de peu d’humilité, parce qu’ils prétendent pouvoir se satisfaire d’un bon suivi des réseaux sociaux, sans prendre la peine d’absorber des techniques de la vieille école, des conseils extraits de la vie vécue, des points de vue de ceux qui ont parcouru les tournois toute leur vie. Certains tentent de donner des leçons derrière un clavier, mais échouent presque toujours dans des invectives stériles : plus que dire son point de vue, il est mieux d’attaquer celui de l’autre. Et n’essayez pas de débattre avec eux. Ils comprendront vite ce qui est le mieux pour eux, c’est-à-dire de parler de leurs idées personnelles sans accepter le débat. Ainsi, ils définiront ce comportement comme du journalisme et feront croire à ceux qu’ils ciblent comme des incapables et des ignorants que ceci est réellement du journalisme.

Les conférences de presse sont des moments qui transmettent une sensation de mélancolie. Comme nous l’avait dit la légendaire Martina Hingis à Rome, le rapport entre la presse et les joueurs est aujourd’hui devenu extrêmement formel, surtout à cause des réseaux sociaux et des nouveaux outils d’information. On pose une question et on ne regarde même pas l’interviewé dans les yeux. Notre regard se baisse pour un tweet, un mail ou une histoire. Pour pouvoir conquérir d’autres followers, pour pouvoir devenir une source. Pour pouvoir ensuite aller réclamer « n’oubliez pas de citer mon nom », car une question sur la couleur d’une tenue doit avoir le nom de son auteur gravé, c’est une propriété privée. Les compliments sont rares, les journalistes s’en font eux-mêmes. « J’ai fait une belle interview, j’ai écrit un bel article. » Tellement beau qu’un tel l’a retweeté, et qu’un autre y a répondu.

Peu de journalistes restent en tribune de presse. En grande partie parce que le temps manque, en particulier la première semaine : les courts à couvrir sont si nombreux, suivent ensuite les conférences de presse, et c’est un beau marathon. Et pour remédier à ce marasme, chaque desk possède un écran interactif qui retransmet en live tous les matches. L’écran est actualisé avec des tableaux, des statistiques et le planning des interviews d’après-match. Le haut-parleur de la salle de presse, que l’on entend aussi depuis les toilettes, annonce sans arrêt quel joueur arrive, dans laquelle des quatre salles d’interview, et à quelle heure. Accablé de travail, un journaliste est donc contraint à ne pas quitter sa chaise. Un autre journaliste ne voudra simplement pas s’en aller voir du tennis car il est encore plus important de tout garder sous contrôle, pour être ponctuel et photographier, éditer, publier. Quant aux tenues, c’est encore plus impensable : exit les romantiques du tennis en veste et en chemise, le tournoi regorge de journalistes en pantacourt et chaussettes de sport.

La passion semble s’être évaporée quelque part sous le smartphone ou le dictaphone. Certes, tous ne peuvent pas, ou ne doivent pas apprécier le court n°16 à sept heures du soir, lorsque le soleil s’apprête à se coucher. Et si tous les journalistes le faisaient, ce ne serait plus aussi spécial. Mais la sensation est la même que celle qui peut tenailler un joueur de tennis en pleine crise existentielle : celle d’aller au bureau, d’aller au travail (parce qu’il s’agit certainement d’un emploi), sans pourtant réaliser le privilège et l’opportunité que l’on a. Les files d’attente interminables qui se dématérialisent lorsque l’on montre son badge, les tribunes dédiées aux journalistes, le restaurant dédié avec dix euros de crédit (c’est la somme à Roland-Garros, mais elle est plus élevée dans les autres tournois du Grand Chelem. Dans d’autres tournois encore, tout est complètement gratuit). Tout semble n’avoir aucune importance, aucune valeur. Seule compte la course à la statistique que personne n’a encore ou la déclaration incendiaire d’un joueur. Avec des exceptions, bien sûr : Reem Abulleil, journaliste égyptienne basée à Dubai et membre de l’ITWA (l’Association Internationale des Journalistes de Tennis) s’emploie à expliquer, à raconter et à mettre en lumière celui qui n’est pas très célèbre dans le milieu du tennis. Une rareté dans le milieu.

Roland-Garros ne doit pas être le pays des merveilles pour ceux qui y sont : il s’agit de travailler de la meilleure manière possible. Ce texte n’est pas non plus une invitation à négliger la vraie raison de sa présence, c’est à dire d’effectuer une tâche en transmettant des émotions et des informations. Mais il est triste de savoir que nous sommes trop aveuglés par nos écrans pour pouvoir profiter d’une promenade entre les stands et les courts d’entraînement. Pour boire un café sur un transat de l’esplanade entre le Lenglen et le Chatrier. Pour discuter avec un collègue durant une pause cigarette. C’est notre profession, mais être ici est avant tout un privilège : des expériences de ce genre, on ne les trouve pas sur Twitter.

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