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Quand la grossesse de Serena Williams attire racisme et sexisme

Depuis l’annonce de sa grossesse, Serena Williams est victime du racisme et du sexisme qu’elle subit depuis le début de sa carrière.

TRIBUNE – Shireen Ahmed est une journaliste, athlète et activiste canadienne qui s’intéresse de près à la place de la femme dans le monde du sport. Cet article est la traduction de son billet publié en anglais sur le site Rewire.

Traduit et édité par Assia Hamdi.

Serena Williams est la meilleur joueuse de tennis -et sans doute même la meilleure athlète- au monde. Sa passion et sa détermination font d’elle une championne sur le court et son charisme ravit en permanence des millions de fans. La semaine dernière, trois mois après avoir remporté l’Open d’Australie, Williams a annoncé via le réseau social Snapchat qu’elle était enceinte de 20 semaines.

Le post de Williams, qui était en fait accidentel, comme elle le déclara lors d’une conférence Ted à Vancouver, a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme. En même temps, pourtant, il a soulevé beaucoup de discussions sur son identité d’athlète et de mère. Et alors que d’autres athlètes avaient pourtant déjà été mères par le passé, la plupart des conversations autour de Serena Williams continuent d’être empreintes de misogynoir, cette misogynie envers les femmes noires dont elle a souvent été victime.

Certaines de ces conversations ont tenté de minimiser le récent succès professionnel de Serena Williams. Après avoir fait le calcul, des commentateurs médiatiques ont par exemple réalisé que Serena Williams avait remporté son 23e tournoi du Grand Chelem alors qu’elle était enceinte. En réponse, le magazine de sciences britannique New Scientist a publié un tweet -supprimé depuis- qui posait la question suivante : « La grossesse a t-elle pu aider Serena Williams à remporter l’Open d’Australie ? »

Comme l’a écrit Furaha Asani, une doctorante britannique en biochimie -et femme de couleur noire-, sur Medium, « le bonheur des femmes noires semble toujours catalyser une réaction. Les premiers à monter au créneau contre les femmes ont des réactions épidermiques lorsqu’ils ne parviennent pas à les rabaisser. »

Furuha Asani poursuit en détaillant le clip vidéo posté par New Scientist. Pour elle, il « débute par la façon dont la grossesse ‘pourrait aider’ et c’est uniquement dans la deuxième partie de la vidéo qu’il devient clair que cet état de grossesse n’a pas favorisé Serena Williams. Et en conclusion, la plus grande athlète de tous les temps a gagné parce qu’elle est la plus grande athlète de tous les temps, poursuit Furaha Asani ». Pour la doctorante, « ils auraient dû l’affirmer depuis le début ».

« Serena est merveilleuse et cette communication scientifique irresponsable est pathétique, ajoute Furaha Asani. Le racisme décomplexé et le sensationnalisme ne devraient jamais être bien accueillis dans l’univers de la science. »

Ayant moi-même enceinte à quatre reprises, je peux vous assurer que la grossesse est une expérience phénoménale et chaque expérience est unique. Je peux aussi assurer que le simple fait d’être capable de faire mes lacets et de boire de l’eau sans vomir -parce qu’un être humain était en train de grandir à l’intérieur de mon corps- était une victoire. Je peux encore moins imaginer ce que c’est que de concourir à un tournoi international de tennis. Etre si critique au point que seule une théorie significative puisse expliquer la grandeur de Serena Williams est terriblement raciste et sexiste.

D’autres piques sont venues des pairs de Serena Williams. L’ancien joueur Ilie Nastase a fait une remarque raciste sur la couleur de peau du bébé de Serena Williams (le fiancé de Serena Williams, Alexis Ohanian, père du bébé, est blanc). Au même moment, il a aussi eu des comportements sexistes envers d’autres joueuses. Nastase ne s’est pas encore excusé pour ses commentaires. Et s’il a été suspendu par la fédération internationale de tennis (ITF) pour ses autres actes, il n’a pas encore subi les conséquences de l’étalage de sa bigoterie.

A propos de cet incident et des autres dont Williams a été victime depuis qu’elle a 17 ans, la journaliste Dria Roland, de Complex Sports, demande « quand est-ce quelqu’un a déjà été puni pour s’être moqué de Serena ? En deux décennies de domination, il est difficile de trouver une instance ou un quelconque organe directeur sportif qui aurait offert à Serena une mesure concrète de protection ou de justice. »

Williams est elle-même revenue sur cet incident dans un puissant post Instagram dans lequel elle a cité des vers du magnifique poème de Maya Angelou, « Still I Rise ».

« Je suis déçue de voir que nous vivons dans une société dans laquelle des gens comme Ilie Nastase peuvent faire des commentaires racistes envers moi et mon enfant à naître, ainsi que des commentaires sexistes envers mes pairs », a écrit Serena Williams. Je remercie humblement l’ITF pour la considération accordée à cette affaire. Ils ont tout mon soutien. »

Comme l’ont soulevé Dria Roland et d’autres, Serena Williams a été victime de critiques extrêmes et disproportionnées parce qu’elle est une puissante athlète noire. « Les athlètes noires qui ont représenté les Etats-Unis ont été présentées comme des exemples de notre progrès, en particulier dans la période qui a suivi la lutte pour les droits civiques », rappelle Lou Moore, professeur d’histoire à l’Université Grand Valley, dans le Michigan, et spécialisé en études africaines-américaines, en histoire du genre et en sport. « Mais dans le cas de Serena, le fait de dominer un sport de tradition blanche et de classe moyenne frappe le racisme et le sexisme américain d’une telle manière que cela prime sur le récit habituel », poursuit Lou Moore dans cette interview au Daily Beast.

« Le public adore contrôler les mères et adore contrôler Serena », remarque Lindsay Gibbs, amatrice de tennis, journaliste sport chez ThinkProgress et qui a déjà écrit sur le racisme et le sexisme envers Serena Williams.

Jusqu’à présent, il n’y a eu aucune suggestion avérée que Serena Williams allait quitter le monde du tennis. Mais Lindsay Gibbs m’a fait remarquer par e-mail que « les médias ne savent pas comment parler des athlètes de classe mondiale qui sont aussi mères sans les flatter à chaque seconde, on l’a déjà vu avec le cas de Kim Clijsters. Donc je m’attends à ce qu’il y ait plus de flatteries que de critiques directes, bien qu’il y aura évidemment aussi des critiques. »

Serena Williams n’est certainement pas la première athlète enceinte pendant sa carrière. Et elle ne sera certainement pas la première joueuse à revenir au sport professionnel après avoir donné la vie. La liste de ses prédécesseurs est phénoménale avec, comme l’a mentionné Lindsay Gibbs, l’ancienne joueuse Kim Clijsters, Lindsay Davenport ou encore Victoria Azarenka, enceinte de quelques semaines quand elle remporta les tournois d’Indian Wells et de Miami, en mars dernier. Il n’est pas difficile d’imaginer que Serena Williams retournera à l’entraînement et à la compétition après avoir eu son bébé.

Dans notre échange, Lou Moore reconnaît, cependant, qu’il risque d’y avoir plus de pression envers Serena Williams pour qu’elle prenne sa retraite. « Je pense que dans le passé, beaucoup de gens voulaient renforcer l’hétérosexualité et la patriarchie dans laquelle les femmes abandonnent leur carrière d’athlète pour être des mères, parce qu’après tout, la société pensait qu’une femme doit être mère et qu’être athlète n’est pas une bonne carrière pour une femme ».

« Si Serena choisit de ‘revenir’, elle changera l’histoire » et renforcera le fait que les femmes peuvent être mères et athlètes à la fois, poursuit-il. « C’est Serena. C’est un tout autre niveau de popularité. »

Cela dit, Lou Moore pense que des progrès ont globalement été réalisés sur la façon dont les femmes athlètes et leurs rôles sont perçus. A propos de la grossesse de Serena, il affirme que « tout le monde n’a pas été critique envers elle. C’est aussi important de souligner que dans notre société, nous venons de loin. Il fut un temps où nous essayions de convaincre les femmes qu’elles devaient éviter de faire de l’athlétisme en compétition car selon les opposants, cela aurait pu entraver leur capacité à avoir des enfants. Désormais, nous célébrons publiquement une athlète de premier plan qui annonce sa grossesse. »

La question des « opposants » est pertinente. Selon un rapport de 2014 publié par le Women’s Media Center, dans les médias sportifs, la majorité des emplois sont occupés par des hommes blancs. Peu de ces journalistes ont une grande connaissance du fait de jongler entre un rôle de mère et d’athlète, encore moins des athlètes noires. Et ceci se reflète dans la façon dont beaucoup écrivent sur les décisions et la carrière de ces athlètes.

« Je pense que si Serena Williams choisit de relater son expérience, ce sera quelque chose de fort, cela changera les choses, poursuit Lou Moore. « Mais je pense aussi qu’une partie de la population sera déçue qu’elle n’ait pas choisi d’être mère à plein temps. Cette vision ne quittera pas le sport au féminin. »

Etant donné la déclaration sincère de Serena à son bébé sur son post Instagram, avec entre autres l’adorable « j’ai hâte de te voir dans mon box l’an prochain », Lindsay Gibbs a raison lorsqu’elle affirme que Serena Williams reviendra probablement plus passionnée que jamais. Avec son compagnon et un bébé en pleine forme pour la soutenir à nos côtés.

Mais Lindsay Gibbs nous rappelle qu’il « n’y a aucune raison pour laquelle une femme prête à travailler dur ne puisse pas revenir au top de sa forme après avoir eu un enfant. Et donc traiter Serena Williams comme si elle était une exception à une règle est tout aussi insultant. »

« Etre devenue mère fera toujours partie de l’histoire de Serena Williams et cela doit rester tel quel », poursuit-elle. « Mais lorsqu’elle concourt sur le court, nous devons être capables de l’apprécier avant tout en tant qu’athlète. Elle mérite ce respect. »

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