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A la rencontre de Stéphane Trudel, statisticien pour l’ATP

Depuis quinze ans, Stéphane Trudel s’occupe des statistiques affichées à l’écran pendant les matchs de tennis. Son interview est le deuxième volet de notre enquête sur les statistiques.

Rogers Cup écran 2010 - CC Pat and KeriStéphane Trudel, 42 ans, est un architecte des statistiques. Le Canadien est opérateur graphique pour la société espagnole Microsistemas Lagasca, employée par la branche média de l’Association des joueurs professionnels de tennis (ATP). Derrière sa console, il crée, choisit et ordonne les chiffres clefs des matchs diffusés à l’écran des télévisions du monde entier. Quinze ans à barouder dans les plus grands tournois du monde -essentiellement les neufs de catégorie Masters 1000-, de l’éclosion de Roger Federer à la domination sans partage de Novak Djokovic. Avec, en toile de fond, une course effrénée vers toujours plus de chiffres.

Comment s’articule ton travail pendant une rencontre ? Comment choisis-tu les chiffres qui sont affichés à l’écran ?

Pendant un match, je suis assis avec le réalisateur. Il choisit les images et les ralentis qui passent à l’antenne. On me laisse le rôle d’informer le public. J’utilise les statistiques pour raconter une histoire. Imaginons que le score est de 4-1 dans le premier set. Pourquoi ? Je regarde mes statistiques et je choisis la plus pertinente, en fonction de la situation. Par exemple, si celui qui a perdu un set a un pourcentage de première balle faible, ou s’il a commis douze fautes directes et un coup gagnant. Il faut être le plus clair possible pour le téléspectateur.

Quels chiffres as-tu à ta disposition pour raconter ton histoire ?

Il y a les statistiques de premier niveau comme les aces, les doubles fautes ou les pourcentages de premières balles. Personne n’a besoin de regarder le match pour celles-ci. Celle de troisième niveau, comme la rotation de la balle ou la position du joueur au retour, sont fournies par la société Hawk-eye. Moi, j’ai la main-mise sur les statistiques de deuxième niveau. Pour celles-là, une personne comme moi doit prendre une décision : fautes provoquées ou non, point gagnés au filet ou non… Chacun peut avoir une appréciation différente. Pendant les tournois, je regarde 1200 points par jour. Pour simplifier les choses, on a donc besoin de quelques repères. Par exemple, on considère qu’un point est gagné au filet si le joueur est dans le carré de service.

Certaines situations de jeu doivent être compliquées à interpréter.

C’est ce qui rend le métier intéressant. Si un joueur se précipite au filet et que l’adversaire rate son « passing shot », je considère que c’est un point gagné au filet, parce que la course a mis la pression au joueur en face. Autre exemple : une « volée » n’est pas forcément réalisée au filet. Roger Federer a déjà fait des volées depuis le fond du court. Pour les fautes directes, c’est encore plus subtil. On observe le positionnement des pieds des joueurs pour savoir si la faute est provoquée ou non.

Attention : Roger Federer est un professionnel, ne reproduisez pas ça chez vous.

 

Il y a de quoi s’y perdre un peu…

Oui, complètement. C’est un écueil que l’on doit éviter. J’ai bossé plusieurs fois pour France Télévisions pendant Roland-Garros. Ils m’avaient clairement dit de ne pas mettre trop de chiffres pour ne pas perdre « le téléspectateur moyen, qui regarde rarement le tennis le reste de l’année ». Cela pourrait être encore plus confus : la société Hawk-eye communique à peine 15% de ses données…

Est-ce qu’il y a certaines statistiques que tu préfères utiliser ?

Pour moi, certaines statistiques collent à des joueurs. Quand Andy Murray passe plus de 60% de premières balles, il remporte très souvent ses matchs. C’est très spécifique au Britannique. Le chiffre qui fait la différence pour Roger Federer, surtout ces dernières années, est son pourcentage de réussite au filet. Quand il reste au fond du court contre Djokovic ou Nadal, il sort rarement victorieux. Une donnée sous-exploitée, selon moi, est le temps réel de jeu, quand la balle est vraiment frappée. Les spectateurs seraient étonnés. Le temps réel de jeu est parfois de moins de 10 minutes pour une heure.

Stéphane Trudel oeuvre en coulisse des tournois Masters 1000 ATP pour fournir, trier et afficher à l'écran les statistiques des matchs.

Stéphane oeuvre en coulisses des Masters 1000 ATP pour fournir, trier et afficher à l’écran les statistiques des matchs. Crédits : Stéphane Trudel

Les statistiques commencent à prendre de l’importance dans la presse sportive française et sur les réseaux sociaux. C’est déjà le cas aux Etats-Unis depuis bien plus longtemps.

C’est très culturel. Aux Etats-Unis ils sont friands de chiffres, presque pour chaque point. Ils n’en ont jamais assez. Surtout dans le football américain et le baseball. En Europe, cela commence à venir. Des journalistes français comme Julien Reboullet (journaliste pour l’Equipe, ndlr) sont très friands de stats. Mais ils les utilisent avec parcimonie : ils vont les rajouter seulement si cela renforce leur idée dans l’article.

Tu as connu la période cheveux longs de Roger Federer, les cassages de raquettes de Marat Safin, la fin de carrière d’Andre Agassi. Tu as un job de rêve, alors qu’à la base, tu ne t’intéressais même pas au tennis !

C’est vrai ! J’ai commencé en 1996 pour Tennis Canada (la fédération canadienne de tennis, ndlr), alors que j’étais encore à l’université. Ils m’ont embauché comme cameraman, l’été, sur le tournoi de Toronto. J’utilisais une raquette de tennis pour jouer de la guitare avec en soirée (rires). On me parlait de Gustavo Kuerten et je répondais « C’est qui ? ». Au Canada, c’est plutôt le hockey. Le tennis n’est pas très populaire. Quand j’ai commencé en 2001, on m’a formé sur les statistiques et j’y ai pris goût. J’ai rencontré ma femme en 2002 sur le tournoi de Monte-Carlo. En voyant jouer Federer, je lui avais dit « ce gars-là sera le prochain numéro 1 mondial ». C’est génial d’avoir pu suivre son parcours par la suite.

Après ces quinze années sur le circuit, quel est ton souvenir le plus intense ?

Il y en a beaucoup ! En 2002, j’assiste à la finale de la Coupe Davis entre la France et la Russie. Je travaille encore pour la compagnie IDS (Microsistemas Lagasca récupérera le contrat en 2005 auprès de l’ATP, ndlr) et on récolte les statistiques au bord du terrain, non pas derrière un écran comme aujourd’hui. C’est le cinquième match décisif, entre Paul-Henri Mathieu et Mikhaïl Youzhny. Le Français mène deux sets à zéro et 4-2. Je me tourne vers Thierry Champion, assis derrière moi, et je lui dis « Ce soir, ça va être une grande fête ! » Il me répond « Le match n’est pas terminé ». Le scénario est connu, Paul-Henri Mathieu s’incline en cinq sets. J’avais vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué…

 

Est-ce que tu as pu cotoyer des joueurs de tennis ? Certains t’ont-ils marqué ?

On est parfois logé dans le même hôtel que des joueurs. On les croise aussi dans les transports. J’appréciais beaucoup Olivier Rochus (joueur belge retiré du circuit depuis 2014, 24e mondial en octobre 2005, ndlr), et je suis très pote avec Michael Llodra. Cette année au Masters de Londres, le père de Roger Federer est venu observer notre travail. Il s’est intéressé et nous a parlé pendant un moment. C’est quelqu’un de gentil et attentionné.

C’est la trêve hivernale. Tu reprends du service début janvier avec le tournoi de Doha (ATP 250) au Qatar. Après quinze saisons passées sur le circuit, il n’y a jamais de lassitude ?

Depuis mon premier tournoi en 2001 (le Masters 1000 de Monaco), j’ai du voir et travailler sur 7000 matchs de tennis. En quinze ans, je n’ai raté que deux tournois : le Masters de fin d’année en 2001 et Rome en 2003. Je me lève avec toujours autant de plaisir le matin, mais maintenant que je suis marié, avec deux enfants, les déplacements longs sont moins évidents à gérer. Avant je prenais le temps d’arriver un peu avant pour visiter. Je ne le fais plus.

Vous pouvez suivre Stéphane Trudel sur Twitter :